jeudi 11 février 2010 09:35
Télé-réalité : ah, qu’il est flegme, leur HLM
tags : politique , télé-réalité , Royaume-Uni
Photo Channel 4
La bande de jeunes, un brin menaçante, encadre Mark Oaten, qui, en dépit de son sweat-shirt défraîchi, ne se fond pas vraiment dans le paysage. « C’est toi, celui qui est branché par les mecs à louer ? » lance l’un des jeunes. Mark Oaten, 45 ans, député libéral-démocrate, ancien candidat à la tête du parti, déglutit et poursuit son chemin. Après les célébrités dans Big Brother ou dans la jungle, la télé-réalité britannique propulse les hommes politiques dans une tour HLM. L’idée est d’« inviter » un député, soit un MP (membre du Parlement), à partager pendant huit jours le quotidien des habitants de quartiers défavorisés du pays. Conçue comme une série de quatre épisodes, diffusés entre le 1er et le 24 février sur Channel Four, l’émission Tower Block of Commons - un jeu de mots douteux sur « tour d’immeuble » et « communs des mortels » ou membre des « Commons », la chambre basse du Parlement [l’équivalent de notre Assemblée nationale, ndlr] - offre une vision quelque peu déprimante, mais finalement pas si surprenante que cela, de l’abîme qui sépare un homme ou une femme politique des citoyens les plus pauvres de leurs circonscriptions. Sans voix devant la cuisinière à gaz qui n’est pas alimentée parce que le branchement coûte 80 livres, trop cher ; ébahis par le petit magasin du coin qui fournit également la dose de méthadone à l’héroïnomane qui essaye de décrocher ; incapables de donner le prix d’un litre de lait… Les députés se cognent à une réalité qu’ils ne faisaient, pour les plus fins d’entre eux, que soupçonner. Bien évidemment, les députés concernés le reconnaissent volontiers, l’idée première de leur participation est de redorer le blason de la profession, sérieusement terni par le scandale des notes de frais indues des membres du Parlement. Alors, à défaut des 65 000 livres (74 000 euros) de salaire par an que touche en moyenne un député, sans compter les fameux défraiements, les députés se voient dotés de 64,30 livres, l’allocation hebdomadaire du chômage britannique. Certes, il faut reconnaître un certain courage à Mark Oaten, marié et père de deux enfants, d’avoir accepté de participer à l’émission. La progression de sa carrière s’est arrêtée net il y a trois ans, quand on a appris qu’il avait été le client de prostitués hommes. Tim Loughton, député conservateur de 48 ans, s’en sort aussi plutôt bien, même s’il ne cache pas son ahurissement lorsqu’il doit partager pendant deux nuits un appartement doté d’une seule chambre à coucher, avec un couple, deux enfants, deux chiens, un chat et deux poissons rouges. En revanche, toute pimpante, Nadine Dorries, députée conservateur du Mid-Bedfordshire, débarque chez deux mères célibataires et leurs huit enfants, et affirme sans ciller que « la vie dans une HLM est nettement meilleure que lorsque j’y ai grandi. Il y a des ordinateurs et des téléphones portables et du beau mobilier, sans parler des allocations ». Avant de se prendre une volée de bois vert de la part de son « hôtesse », qui apprécie moyennement de découvrir en plus que Nadine Dorries a triché avec les règles de l’émission en cachant 50 livres dans son soutien-gorge ! Quant au député conservateur Austin Mitchell, 75 ans, il semble penser que tout cela n’est qu’une gigantesque blague. Il a refusé de partager les conditions de vie des habitants des HLM et a obtenu un appartement séparé pour y dormir avec sa femme. « Austin Mitchell ressemble à un bouffon sexiste et ignorant. Un homme qui a perdu le contact avec la réalité il y a déjà quelques années », s’exclame Andrew, un téléspectateur, sur le site de Channel Four, alors qu’un autre, Anthony, s’interroge benoîtement :« Franchement, ce programme a-t-il été conçu pour nous décourager d’aller voter aux prochaines élections ? » A moins de trois mois du prochain scrutin, la question est parfaitement légitime. Paru dans Libération du 10 février 2010
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