jeudi 18 mars 2010 17:18
Télé-réalité et docu-affliction
par Isabelle Roberts, Raphaël Garrigos
tag : France Télévisions
Le temps de cerveau disponible
de Christophe Nick
France 2, ce soir, 22 h 45.
Deuxième couche de morale cathodique. Après le Jeu de la mort nous enseignant, expérience de Milgram à l’appui, que nous sommes prêts à torturer un homme à mort du moment que la télé nous l’ordonne, France 2 et Christophe Nick remettent ça. Le Temps de cerveau disponible — en hommage à l’ex-décerveleur en chef de TF1 Patrick Le Lay — aurait dû être diffusé avant le Jeu de la mort : c’est l’argumentaire sur lequel s’est basé Nick pour appliquer à la télé l’électrifiante expérience de Milgram. L’argumentaire ? Avec toutes ces horreurs qu’on voit dans la télé-réalité, faut pas s’étonner que la société, elle aille mal, ma pauv’ dame. Le docu se veut en fait une histoire de la télé-réalité depuis 1983 et Psy Show, avec cet époux racontant à l’antenne qu’il ne bande plus jusqu’au priapisme des candidats de Secret Story sur TF1. Entre les deux, pour Nick, la télé gravit l’échelle de l’horreur : Perdu de vue sur TF1, N’oubliez pas votre brosse à dents sur France 2 et puis le Maillon faible, Loft Story, Fear Factor et ses immersions dans de la vermine. Voilà une télé devenue commerciale et c’est la partie la plus convaincante du docu : l’ennui qui règne dans les Loft Story de tout poil amène les candidats à ne parler que de nourriture, de mode et de produits dont ils sont privés. Et là, comme par magie, la pub arrive qui rassasie d’un coup ce besoin de consommation, décrypte Valérie Patrin-Leclère, maître de conférences à Paris-IV. C’est la seule oasis de lucidité dans un docu que la télé-réalité rend hystérique. Il évoque la violence de Fear Factor sans dire que l’émission n’est presque plus diffusée, sans évoquer non plus la violence, stylisée celle-là, des séries. Pour Nick, la télé-réalité est une empoisonneuse de la société et pas son reflet, ni sa conséquence. On n’aura pas la cruauté de s’arrêter sur les théories farfelues qui font le parallèle entre télé-réalité et cours de la Bourse, ni sur les erreurs corrigées in extremis (Koh-Lanta attribuée à Endemol au lieu d’ALP). Et on se contentera de sourire à la sentence horrifiée du philosophe Bernard Stiegler (avec effet d’écho sur la voix qui fout les miquettes) : « Est-ce qu’il faut aujourd’hui continuer à laisser la télévision exploiter la pulsion comme un automatisme qui conduit au crime ? » Glagla. Paru dans Libération du 18 mars 2010
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