Ecrans, un site de Libération.fr

Dixit

Je rejette le terme “piratage”. Ce sont des gens qui écoutent de la musique et la partagent avec d’autres personnes.

Steve Albini, pilier du rock indépendant américain depuis 1982

  • Home
  • Internet
  • Télévision
  • Cinéma
  • Dvd
  • Jeux
  • Téléphone
  • Forums
  • Rss

mercredi 8 février 2012 13:01

  • internet
  • high tech

Terreurs de connexions à Transmediale

par Marie Lechner

tags : net-art , festival , art numérique , hacking

« Explore the future » de Jeremy Bailey, présenté au festival Transmediale cette année - DR

De notre envoyée spéciale à Berlin

 

« In/compatible » : se dit de choses qui ne vont pas ensemble. Qu’il s’agisse d’un mauvais branchement de machines, d’un logiciel refusant de tourner sur un ordinateur, d’une greffe qui ne prend pas, d’une société où 1% des gens concentre pouvoir et richesses…

Ces incompatibilités aujourd’hui prolifèrent, donnant une impression de dysfonctionnement général qui s’exprime dans les crises multiples agitant notre planète, qu’elles soient politiques, financières, technologiques, environnementales. C’est le thème qui occupait cette année le festival des cultures numériques, Transmediale, achevé à Berlin dimanche, après cinq jours d’intenses réflexions sur notre condition d’homme empêtré dans le maillage toujours plus dense du réseau.

Le générique du festival, qui fêtait son quart de siècle, traduisait parfaitement l’inquiétude contemporaine, par un trou noir envahissant le ciel limpide du cloud computing, cette informatique dans les nuages, ultime horizon de notre civilisation où tout serait connecté en permanence pour le bonheur de tous. Transmediale s’est employé à déconstruire ce mythe de la transmission parfaite, de la fluidité des communications et de la vélocité des transactions, en révélant le côté obscur de notre ère technologique, notamment dans l’exposition « Dark Drives », jeu de mots sur hard drive, disque dur en anglais.

 

 

C’est d’ailleurs un disque dur externe qui forme le noir joyau autour duquel gravite l’exposition. Présenté sous cloche avec ce titre explicite, 5 Million Dollars 1 Terabyte, la boîte noire fétichisée, présentée par le collectif américain Art 404, est bourrée de logiciels téléchargés illégalement, défi à la propriété intellectuelle. « Dark Drives » fait cohabiter sans distinction un documentaire télé sur Mafiaboy, le hacker lycéen qui a fait planter Yahoo, des photos Flickr de décharges électroniques, du code pour créer une forkbomb (attaque informatique) et des œuvres artistiques du passé et du présent, comme le corrosif Suicide Box du Bureau of Inverse Technology, un dispositif électronique de surveillance des suicides sur le Golden Gate, indexés sur les fluctuations du Dow Jones. Manière de démontrer que ces pulsions anxieuses et destructrices travaillent la culture populaire mainstream comme les pratiques artistiques avancées.

Plusieurs œuvres montrent que la connexion peut être dangereuse, voire douloureuse, tant au plan physique que mental. La photographie de Chris Burden, Doorway to Heaven, documentant une performance des années 70 où il s’est collé deux câbles électriques sur la poitrine, manquant de s’électrocuter, fait écho à celle de Hans Bernard, du collectif Ubermorgen, star de l’« actionnisme digital » qui a fini en HP, victime d’une psychose maniaco-dépressive qu’il attribue à une trop intense activité sur Internet. En blouse d’hôpital, il erre, hagard, dans un paysage qui évoque le fond d’écran Windows repeint en gris. Un désordre mental guettant chacun de nous, si l’on en croit la vidéo d’Eva et Franco Mattes My Generation, montage de films YouTube montrant les relations hystériques d’amour-haine entre l’homme et ses machines récalcitrantes, avec les débordements physiques violents résultants. La vidéo est présentée sur un de ces ordinateurs saccagés qui augmenteront le tas d’e-rebuts que l’Occident déverse dans les pays en voie de développement.

 

My Generation

 

Le nouveau directeur de la manifestation, Kristoffer Gansing, préfère souligner le côté productif de l’in-compatibilité : « Rien n’est incompatible par nature. Il y a plein de failles où l’action politique devient possible, où la poésie peut naître. » Il cite en exemple deux projets présentés au festival qui imaginent de nouvelles manières de connecter les gens, plus intimes et locales, comme Netless, de Danja Vasiliev, prototype de réseau qui ne nécessite pas de connexion internet et qui utilise les gens et le réseau de transport public pour véhiculer l’information, ou R15N, du collectif berlinois Telekommunisten, qui propose un usage nouveau d’un outil obsolète… comme le téléphone !

R15N fait partie de la série de technologies de « mé-communication » comme Deadswap, système de partage de fichiers offline décentralisé, où les participants, transformés en agents secrets connectés par SMS, doivent se refiler une clé USB sous le manteau. Dans R15N, au lieu de poster son message sur Twitter, on s’enregistre au service en donnant son numéro de téléphone. Le système appelle et vous met en contact avec deux autres personnes inscrites, sélectionnées au hasard, auxquelles vous confiez le message de vive voix. Celles-ci seront elles-mêmes mises en rapport avec deux autres personnes à qui transmettre le message, et ainsi de suite, jusqu’à ce que toute la communauté soit avertie. Avec quand même pas mal de chance que le message se perde en route. « C’est une critique par l’absurde des plateformes de communication existantes », admet Dmytri Kleiner des Telekommunisten, qui veut inciter les gens à réfléchir à la façon dont les gouvernements ou acteurs privés tels Facebook, Google, etc., interfèrent dans nos échanges et décident comment et avec qui on a le droit de communiquer.

On retrouve cette ambivalence et cette destruction créative dans le masque grimaçant des Anonymous, qui ont hanté le festival via des tchats IRC et des apparitions sur Skype. Au sit-in virtuel des premiers répondent les occupations physiques du mouvement Occupy, et ses légions de Bartleby exprimant des aspirations incompatibles avec le capitalisme financier. Jamais le terme communisme, au sens d’une utopique société de pairs, n’aura autant résonné dans les allées du Haus der Kulturen der Welt, où se tenait le festival.

Sur le plan artistique, l’in-compatibilité n’a jamais été un frein à la création, encourageant les stratégies de contournements ou d’accouplements contre nature, comme l’atteste l’appareillage hétéroclite utilisé par le mythique Joshua Light Show, reconstitué pour produire ses visuels psychédéliques 100% artisanaux. Brancher une sortie son sur une entrée vidéo ou lire un fichier d’image jpeg dans un traitement de texte, permet de générer toute sorte d’accidents que recherchent les glitch artists comme Rosa Menkman. Ou Jon Satrom, auteur de performances chaotiques sur son Prepared Desktop, qui joue avec la nature imparfaite de la technologie. Car, comme dit l’artiste chicagoan, « il n’existe pas de bonne manière de mal faire les choses ».

 


Il y a 0 réaction à cet article.

Lire les réactions.
Réagir à cet article.

Partager cet article

Partager Tweet


Twitter Ecrans Facebook Ecrans

Sur les mêmes thèmes:

net-art - Le Navigateur non solitaire

festival - Vimeo célèbre la création vidéo

art numérique - Google earth, faille que faille

hacking - Tetris lumineux

article précédent
Miss Gloss S03E02 : « Moi, je suis Batman. On ne me voit pas. On ne m’attrape pas. »
article suivant
Free condamné pour son « illimité » limité


 

Loading

Outils

  • imprimer
  • écrire à Marie Lechner
  • réactions (0)
  • Tweet
  • Partager

Actualit

  • Yahoo déterre l’Axis de guerre
  • Un an de Maru
  • Entendu sur le web : tweets, spams et chips devant la télé
  • Aujourd’hui, les geeks font tourner les serviettes
  • Ça déchire

Lib.fr

  • Un sondage place Ayrault sur un nuage
  • Dieudonné, «pas désirable» à Marseille
  • A Châlons-en-Champagne, des manifestants réclament le retour d'expulsés kosovars
  • Vingt ans de prison pour Anthony le mythomane
  • «C'est Europavox qui devrait être l'Eurovision»
publicité

Vendredi, à poils !

img75
Un an de Maru

Pour fêter l’été, l’heureux propriétaire de Maru a compilé les meilleurs moments du chat le plus célèbre du web. Tous les extraits ont été filmés en 2011.


Chronophage

Angry Bees

Dans cette histoire d’abeilles pas contentes, on joue le méchant.


C’est joli, on aime

img75
Ça déchire

Une feuille de papier, une photocopieuse, des milliards de possibilités.


Inutile donc inutile

img75
Un coup de Moog

Jouer du Daft Punk avec le doodle Moog de Google ? Yes he can.


Ecouter / Voir

img75
Un clip dans ses petits papiers

« Østersøen » fera moins consensus sur son style musical que ses charmants décors en papier et carton.


Hum, bizarre...

img75
Dans le secret des lieux

L’un des gouvernements les plus zélés sur Google Earth est celui des Pays-Bas, qui a recouvert d’esthétiques polygones des centaines de sites stratégiques (palais royaux, dépôts de fuel, bases militaires...)




accueil | internet | télévision | cinéma | DVD | jeux | téléphone
contacts | licence | mentions légales | données personnelles | charte d’édition
engine SPIP | powered by carburant
© Libération- un site de Libération Network - 2006 - 2008