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mercredi 30 mai 2007 11:10

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Tes toiles sur la Toile

YouTube en tête, Internet permet à tous de s’improviser cinéaste.

par Eric Loret

tags : vidéo , web 2.0 , Dailymotion , YouTube , webcam

Pour ceux qui l’ignoreraient, YouTube est un site américain d’autodiffusion vidéo sur Internet, comme son concurrent Dailymotion, quant à lui français. On y trouve des extraits de tout, pour la plupart piqués à la télé, repiqués de vieilles cassettes ou dégommés à partir de DivX pirates. L’illégalité et le pompage sont les deux mamelles de ces sites, comme en témoigne le palmarès des vidéos « les plus regardées » ou « les plus commentées », essentiellement composé de kilomètres de séries hollywoodiennes en tronçons et de plus de clips animés japonais qu’on ne peut voir en dix vies.

Heureusement, certains postent aussi leurs propres créations sur YouTube ou Dailymotion, ce qui était d’ailleurs l’objectif initial de ce type de sites. Plus besoin de caméra pour devenir cinéaste, puisque la plupart des appareils photo numériques et des téléphones mobiles permettent d’enregistrer de beaux plans pixellisés. Sans parler des bonnes vieilles webcams au cadrage si reconnaissable, de trois quarts buste et en grand angle. On mouline tout ça dans un logiciel facile, genre Windows Movie Maker ou iMovie (fournis avec les ordinateurs) et on se retrouve chef op, monteur et illustrateur sonore à la fois.

Aller repérer ensuite les nouveaux Godard et Wong Kar-wai parmi la myriade de vidéos en ligne relève toutefois de l’aiguille dans la meule de foin. Mais c’est aussi diablement excitant puisque la jeunesse a toujours du génie et que la majorité des utilisateurs a ici moins de 30 ans. Rimbaud n’avait qu’une plume, maintenant on saura aussi ce qu’il était capable de faire avec une « cam », sachant que, passé un certain âge, on ne trouve, comme l’écrivait Arthur, « jamais rien d’intéressant à dire ».

La plupart du temps, Arthur, 17 ans et pas sérieux, se filme en train de jouer de la guitare ou bien poursuit les fesses de ses camarades de foot sous la douche. Ce n’est pas transcendant. On retrouve les grands genres du cinéma sous forme parodique (horreur, sci-fi, polar), des tentatives de sketches comiques « à la manière de », des caricatures de jeux vidéo, de clips rock ou des play-back par milliers, à force d’années de karaoké (tapez « barbie » dans la barre de recherche pour rigoler).

Mais on ressent aussi une curieuse fraîcheur, le sentiment d’être à la naissance du cinéma, puisque les auteurs sur YouTube et consorts doivent réinventer chaque geste du filmage et du montage, avec des outils peu fins. C’est un changement du statut même de l’objet cinématographique qui s’opère, au milieu d’une révolution esthétique plus vaste, mais curieusement peu aperçue : la réconciliation de l’art avec la vie ou, version chagrine, la résorption de celui-là dans celle-ci. Chacun est désormais son propre écrivain (blog), son propre musicien (MySpace), son propre cinéaste. YouTube a pour slogan « broadcast yourself », soit, en quelque sorte : devenez un objet médiatique. C’est le fond de commerce du cinéma de Warhol, la puissance de l’image interrogée par Wenders ou von Trier : à savoir que l’art ne reproduit plus la vie, mais que celle-ci est déjà vécue sur un mode fictif dans un désespoir identitaire. Le genre qui fleurit le plus est donc l’autobiographie, sous l’aspect du vidéo-blog, hérité de l’usage de la webcam dans les tchats.

Expérience proprement fascinante de ce genre de site : ados et postados de la Terre entière semblent s’y envisager, dans une sorte de stade du miroir offert au voyeurisme. Mais ces tentatives se constituent souvent elles-mêmes en conscience de l’impossibilité de trouver une identité par la lucarne. Avec humour, le Canadien Adam Boyer (pseudo whiteyak41), 16 ans, déjoue ainsi le dispositif narcissique de YouTube. Il garde le plan fixe de sa webcam et utilise le cadre comme une boîte où il serait enfermé. Parce que son sujet est par ailleurs l’ennui (un favori chez les vidéastes Internet), il frôle le Buster Keaton d’assez près, essayant plusieurs positions pour son corps, se rapprochant de l’objectif, auscultant son oeil, ses dents, ses bras, mais nous scrutant aussi par là même comme des bêtes curieuses, l’objectif de sa caméra lui servant de fenêtre pour nous observer (à la fin de son bref The Actor’s Opprobrium, il nous éteint d’un coup de zappette).

Sur Dailymotion, le Caennais Simon Dronet (alias laperitel) produit d’hilarants essais dans le goût de Pierrick Sorin ou de Luc Moullet, mettant en boucle des idiots à fausse barbe. Gestes répétitifs, actes inutiles, méchanceté des objets avec les humains et autres foirades : sa série Là où il ne faut pas mettre le panneau « sortie de secours » examine les fantasmes contemporains et leurs impasses. Ce cinéma-là est le contraire du samedi soir. Au lieu d’apporter les réponses les plus édifiantes à des questions qu’ils feindraient de poser, les internautes ont le scepticisme souriant : ils interrogent à nouveau la morale du travelling, jettent au visage du spectateur de salutaires « qui suis-je ? » pour lui demander qui il est.

Question identité en chemin, le summum est atteint avec XTube, version porno de ces sites, où l’on peut voir (gratos !) l’humanité quasi entière se masturber ou (généralement) baiser sa copine en plan subjectif. Les rares visages aperçus y sont bouleversants d’incertitude et nos cinéastes amateurs, le croira-t-on, s’excusent souvent de ce que, dans le feu de l’action, ils n’ont pas pu faire rentrer l’orgasme dans le cadre. Un vrai cinéma du réel, qui résiste (encore un peu).


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