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mercredi 26 octobre 2011 12:44

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Norman : Tête à clics

par Eric Loret

tags : vidéo , podcast

Photo Edouard Caupeil

Il a oublié le rendez-vous. Enfin, pas tout à fait, il croyait que c’était à 15 heures. On le réveille par SMS, lui demande si « ça avance ». Réponse prudente : « C’est-à-dire ? » On lui laisse un message vocal. Il rappelle. Onze heures, on est sûr ? Oui, on se l’était même confirmé par mail. C’est lui qui avait proposé. Il est vraiment désolé, il va faire le plus vite possible, il arrive tout de suite. Il est 11 h 30. Quelques minutes plus tard, on reçoit ce SMS sibyllin : « 11 h 25 ». On envoie « 25 ? » Il réplique : « Oui, pardon, j’ai sous-évalué la distance, j’arrive dans dix minutes. »

L’ennui quand on est andropausé et qu’on fait un portrait de jeune, c’est que le décalage horaire devient à lui seul un trait caractéristique, alors qu’il ne l’est pas. Les vieux confondent tous les jeunes dans une même catégorie, à peu près comme un Européen ne voit pas la différence entre des visages asiatiques, le teint jaune et les yeux bridés constituant pour lui un critère de physionomie qui efface tous les autres. Un peu plus tard, Norman Thavaud, 24 ans, évoque son premier hit sur le Web : « C’était, il y a longtemps. Au moins, quatre mois. » À propos de ses compositions musicales, il se dit inspiré par Thomas Fersen et des trucs « beaucoup plus anciens comme Gainsbourg ». Ah oui, Gainsbourg. Quand il est mort, on avait déjà divorcé deux fois.

Le voyage dans le temps a aussi un effet idéologique, c’est que les jeunes artistes sont hyperbons en business et en com, maîtrisent toutes les stratégies avec la plus grande innocence, à l’opposé exact de leurs aînés qui voulaient bien se salir les mains avec les gros sous, mais à condition de ne pas avoir l’air d’y toucher. Enfin, autre bizarrerie, le succès ne lui fait pas enfler la tête, semble faire partie des choses presque normales, attendues, comme si les enfants du Web étaient préparés de toute éternité à leur semestre de célébrité. Une seule chose l’énerve, ce sont les gens qui se précipitent sur lui, posent en photo à ses côtés sans lui adresser la parole ou presque. Et ceux qui viennent lui dire qu’ils le kiffent. « C’est comme s’ils se présentaient en disant : "Bonjour, j’aime les tomates". » Tiens, justement, il a le bout des doigts pelé. Syndrome anxieux. « J’ai été pongiste de compétition pendant quatre ans, c’est utile d’être nerveux. »

Norman fait des vidéos, c’est donc, à ce jour, un des trois podcasts d’humour stand-up les plus cliqués en France. Un phénomène fulgurant (quelques semaines au printemps dernier) qui a permis à Norman Thavaud de signer avec Orange pour la série Norman fait son cinéma, d’être rémunéré par YouTube (au-delà du million de vues), de servir de tremplin pour les groupes de rock dont il diffuse les chansons en générique. Et de prendre un manager. Mais Norman Thavaud n’étant pas sorti de nulle part, il ne tire pas la couverture à lui. Les internautes savent que Cyprien et Hugo Tout Seul (lire Libération du 11 août) sont les deux autres grands comiques en ligne du moment. Norman en parle beaucoup, signale sa dette à l’égard de Cyprien. Aussi bien, chacun des trois intervient dans les vidéos des deux autres. Hugo et Norman se connaissent depuis le collège. Quant à ce qui les distingue, il hésite, revendique peut-être un montage un peu plus systématique (il a fait une licence de cinéma), définit son humour comme « réaliste, un humour du malaise fondé sur la non-réponse, l’humiliation, le dialogue grotesque ». Il parle de « home made », de « carton-pâte » : « Je cherche à m’améliorer, c’est un laboratoire. » Sans doute la différence tient-elle aussi aux thématiques : des trois, Norman Thavaud est celui qui, jouant de son physique d’ado hâve, ausculte le plus les affres de l’identité masculine, du passage à l’âge adulte, de la guerre sociale. Par exemple dans le sketch la Virilité, où il fait le tour de tous les trucs pour se la péter (décapsuler une bière avec un briquet, faire craquer ses doigts, être ténébreux grâce au café sans sucre) et conclut, lunettes de soleil et clope à la Godard en jeune intello-attitude : « Des fois j’ai envie de tout plaquer, aller aux States… commencer ma carrière de vétérinaire mais bon [air inspiré, taffe] avec le recul, je me dis que c’est un peu con. »

En vrai, sur le coup de midi, Norman Thavaud descend de sa mobylette, filiforme, enlève son casque, l’air mollement inquiet, comme un qui craindrait que l’air autour de lui ne se solidifie soudain en mauvaise surprise. Il boit un Coca, puis un diabolo menthe en déjeunant. Régime : un club sandwich, mais sans les œufs. Allergie ? Non. « C’est comme la viande, je ne sais pas si vous avez remarqué, maintenant, ils mettent tout le temps de la vinaigrette dessus dans les restaurants. » On n’est pas sûr du rapport. Puis, à la première tentative de fuite de la serveuse, il se métamorphose en « Norman fait des vidéos ». Les deux bras en l’air, index tendus, il exorbite un « on est là ! » roulant une mine entre clown sadique et enfant perdu. Comme c’est Paris, la serveuse rapporte un sandwich bien garni en albumine. Norman se lance alors pour son intervieweur dans un des sketchs qui ont fait sa renommée : « Qu’est-ce qui a bien pu se passer dans sa tête entre le moment où elle note qu’il ne faut pas d’œufs et le moment où elle lance la commande ? »

Il raconte tout volontiers. On prend des notes, sept pages, en vrac : les grands-pères dans les corons, pur chtis, le père dans l’animation culturelle, la mère prof d’histoire-géo. Sept ans de conservatoire rayon saxophone puis se met à la gratte à l’âge de 14 ans. Ado, il fait des vidéos avec la vieille Hi8 du père, singeries avec sa sœur devant la caméra. En classe de 3e, une initiation au cinéma l’introduit au Sixième Sens, à Billy Elliot et Matrix. Fait son lycée à Paris (« Dans ma tête, c’était New York »), l’établissement est spécialisé cinéma. Il se lance dans la vidéo d’humour avec Hugo et Kemar (« le velcrou »), réalise des courts métrages, fait cinq stages dans l’audiovisuel (les Concerts à emporter, Hit machine sur M6 entre autres), commence ses projets solo… « et voilà ! »

À part ça, une copine, un chat, une haine farouche du tourisme-marchandise où tout est vendu trop cher, une coloc en HLM à Montreuil, des soirées à Bastille à boire des coups, la « phobie des attractions ». Allô ? « Oui, des parcs d’attractions, de véritables abattoirs humains. » Côté politique, il ne dira pas pour qui mais il vote (« Ma sœur me force ») : « La politique c’est dur, l’humour c’est le partage. J’ai essayé d’en parler dans mes vidéos mais ça pose une négativité qui brise l’élan. Je m’intéresse à une politique de vie, plutôt sociale, et pas people comme on a vu avec les primaires socialistes. »

À part ça, Norman Thavaud est conscient d’aimer séduire (« Comme tous les acteurs, non ? »), avoue une envie de reconnaissance et, conseil de dernière minute, est « attiré par les filles qui n’aiment pas ce que je fais ».

 

Paru dans Libération du 25 octobre 2011


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