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lundi 18 mai 2009 10:38

  • cinéma

« Tetro », victoire par chaos

Coppola offre à la Quinzaine la rédemption en noir et blanc d’un auteur raté.

par Philippe Azoury

tag : Cannes 2009

Tetro, de francis Ford Coppola

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A la barbe des nababs

A 70 ans, le cinéaste Francis Ford Coppola préfère la Quinzaine à l’officielle.

Quinzaine des réalisateurs (ouverture)
Tetro de Francis Ford Coppola
Avec Vincent Gallo, Alden Ehrenreich,… 2h07.
Sortie française inconnue.

On n’a jamais été très fort en arithmétique, mais, de 1979 à aujourd’hui, il doit bien courir trente ans. Trente ans depuis la palme accordée (et pour la seconde fois) à Francis Ford Coppola pour Apocalypse Now. Depuis, l’animal Coppola s’est fait rare sur la Croisette, sinon justement pour la version Redux d’Apocalypse Now, présentée hors compétition en 2001. Tetro ne marque pas son retour dans le Cannes officiel : se voyant proposer par les délégués du Festival une présence symbolique hors compétition, façon soirée de gala, Coppola n’a pas donné suite et offert son film à la Quinzaine des réalisateurs. Tetro rebelle…

Les grands cinéastes sont aussi des génies du caprice, des pur-sang pleins d’orgueil, mais, pour le coup, on ne peut pas entièrement donner tort à Coppola. On peut bien prendre avec beaucoup de précaution (celle que l’on accorde aux frasques romanesques) son désir affiché de ne toujours pas s’accepter comme un cinéaste officiel, mais, à découvrir Tetro, force est de constater que son geste est littéralement inscrit dans le film même. Coppola, à la façon du joueur de casino qui ne joue plus pour gagner mais pour recommencer à ressentir des sensations, remet tout sur la table, remise l’intégralité de son histoire sur un coup risqué : un film tourné en numérique à Buenos Aires. Avec pour star compliquée Vincent Gallo. Cerise sur le gâteau : tout ça est paré d’un désarçonnant noir et blanc…

Tetro est évidemment un film qui se rêve dans la compétition, au beau sens du terme : c’est-à-dire dans le dialogue avec le cinéma en train de s’inventer. En dépit des considérations commerciales. Pas un coup tranquille, pour se refaire. Plutôt un bras d’honneur. A l’époque, à la stature, au temps. A lui-même ? Non, pas à lui-même… sa fidélité à sa propre image lui tient compagnie, tant il est clair depuis au moins son précédent Youth Without Youth que Coppola ne cherche plus d’interlocuteur du côté de ses confrères cinéastes. Surtout pas ceux de sa génération estampillée « Nouvel Hollywood ». Non, ses interlocuteurs sont des conteurs (prononcer avec un fort accent sud-américain). Buenos Aires autorise la comparaison avec Borges, autour duquel il ne cesse de rôder, et la citation furtive au détour d’un plan sur un lit d’hôpital de l’hallucinant Roberto Bolaño (écrivain chilien mort en 2003, auteur entre autres du roman-fleuve et délirant 2066) donne la mesure de ce qui inspire le cinéaste : le vertige infini du récit picaresque. L’histoire partie de rien, qui menace de se casser la gueule tout le temps et devant laquelle au fur et à mesure le sol se dérobe pour atteindre les sommets dantesques.

Vincent Gallo (parfait, ça en devient usant de l’écrire), qui endosse là l’habit toujours limite de l’écrivain sans œuvre, vivant retiré dans le quartier malfamé de La Boca, pansant sa fierté blessée d’artiste inaccompli, ou de junky littéraire, en officiant comme éclairagiste, est ce corps par terre (le film le fait boiter, le casse, le renverse - il n’y a ici en permanence que de la chute, de l’accident), qui ne se relèvera qu’au contact de ce qu’il a rejeté de toutes ses forces : la création littéraire et les fantômes d’une famille d’ogres. Un jeune frère (joué par la découverte Alden Ehrenreich, sorte de jeune Chet Baker/DiCaprio qu’aurait aimé photographier William Claxton) retrouve sa trace, cherche à lui plaire, le vole et le réveille, l’oblige à remettre à l’endroit ce qui avait été littéralement écrit à l’envers (écrivain s’idéalisant sans lecteur, Tetro écrit ses phrases à l’envers. Comme l’image imprimée sur la pellicule, il faut un miroir pour que ce palimpseste soit lu) et dépasser le chaos. Dans la famille Tetro (famille de musiciens et d’artistes, suivez mon regard… Coppola qui ?), il n’y aura plus jamais d’ordre possible : tout est saccagé et les personnages ne cherchent même plus à demander réparation, mais à aboutir à un semblant de solde terminal. Un désordre dont la création est la clé.

Voilà qu’une fois encore, parti en sifflant l’air de l’expérimentation, de l’essai plutôt que la réussite, Coppola n’aura parlé que de ce qui l’intéresse vraiment : la mise en scène. La jubilation qui parcourt le film vient de ce qu’on avait perdu de vue l’habitude de voir, en toute plénitude, des personnages saisis en pleine mise en scène d’eux-mêmes. Le raté magnifique, le frère passeur, le père monstrueux, la famille des ogres, sans parler de la démente critique littéraire diva (baptisée Alone : « la plus belle définition de la critique », osait avouer hier un ami qui savait de quoi il parlait), ce ne sont pas (seulement) des personnages. Ce sont des mises en scène qui s’affrontent. Le monde selon Coppola ne serait que mise en scène, gestes. Décider comme il l’a fait au dernier moment d’envoyer chier l’officiel pour opter pour la Quinzaine n’est jamais pour lui qu’une façon de prolonger cela, encore et encore.

Bande-annonce (en anglais)


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