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mercredi 31 décembre 2008 09:59

  • cinéma

« The Spirit », comme une âme en peine

Masque. Entre hommage et pastiche, Frank Miller rate l’adaptation cinématographique du héros créé en 1940 par Will Eisner.

par Gilles Renault

tag : bande dessinée

The Spirit veille sur Central City, ville gangrenée par la violence. DR

The Spirit, de Frank Miller, avec Gabriel Macht, Eva Mendes, Scarlett Johansson... 1h48.

Début décembre, dans un grand cinéma des Champs-Elysées, la présentation officielle de The Spirit a provoqué la petite agitation escomptée : badauds amassés devant la salle, tapis rouge, agents de sécurité sur le qui-vive et, à l’intérieur, essaim de photographes et de journalistes mendiant quelques syl­labes ou poses machinales aux stars du film venues faire de la retape, façon Cannes hors les murs : Eva Mendes, Scarlett ­Johansson et Samuel L. Jackson en formation commando avant de partir à toute blinde vers un direct télé. Rétrospectivement, la sarabande paraît pourtant bien inopérante face à une production qui mérite si peu d’ardeur... et une question s’immisce : au fait, où était « The Spirit » ce soir-là ? Aux abonnés absents, comme dans le film du même nom où, gobé tout cru par les faire-valoir lustrés qui l’entourent, l’anodin Gabriel Macht justifie son sobriquet volatil ­au-delà des craintes.

Comme le veut la coutume américaine du super-héros masqué, The Spirit est un justicier, ici ancien flic revenu d’entre les morts, qui ­traque le crime dans Central City, la ville qu’il bénit. Sa particularité, mollement exploitée, consiste à utiliser comme arme les ustensiles urbains (plaque d’égout, fil électrique...). En cours de route, il croise plusieurs femmes résolument fatales qui veulent tantôt le séduire, tantôt l’éliminer. Plus un méchant grandiloquent, Octopus, dont le dessein routinier ne va pas plus loin que la volonté de tout dévaster.

Adapté d’une célèbre bande dessinée imaginée en 1940 par Will Eisner, The Spirit évoque catégoriquement l’univers de Batman sans en posséder la sombre densité. Réalisée par Frank Miller, la transposition, elle, se rapproche non moins explicitement de Sin City, avec un tournage devant des écrans verts et tout le boulot effectué ensuite en postproduction où les décors, en images de synthèse, font la jointure entre ­cinéma traditionnel et comic-book. Mais, les personnages s’agitent ici en tous sens comme en manque de repères, aussi bien narratif que stylistique.

Sans Robert ­Rodriguez pour diriger la manœuvre, l’auteur de ­comics Frank Miller assume seul l’adaptation, la réalisation et s’emmêle les pinceaux à la croisée de l’hommage et du pastiche : la noirceur malsaine que suggère le contexte gra­phique n’opère qu’en trompe-l’œil, pour s’effacer devant une ­espèce de second degré où personne n’y trouve son compte. Fatras de références mythologiques (Zeus, Thor, ­Lorelei...), lexique de série noire antidatée, interprétation outrancière, distanciation qui dévitalise régulièrement le semblant d’intrigue... The ­Spirit apparaît sur une affiche juchée au sommet d’un mur dont les pierres forment la phrase « Ma ville hurle ». La douleur et le plaisir n’y sont cependant pour rien.

Paru dans Libération du 31 décembre 2008


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