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jeudi 4 mars 2010 10:10

  • cinéma

« The ghost writer » secret des liens

par Philippe Azoury

tag : thriller

DR

The Ghost writer de Roman Polanski
avec Ewan McGregor, Pierce Brosnan, Kim Cattrall… 2 h 08.

Deux événements postérieurs au tournage de The Ghost Writer sont venus décider aujourd’hui de sa lecture. Le premier est bien entendu l’arrestation (et pour l’heure l’assignation à résidence) de Roman Polanski en Suisse cet automne pour une affaire de mœurs aux Etats-Unis remontant à 1977 et à propos de laquelle il n’y a plus de plainte directe, rappelons-le, mais un mandant d’arrêt émis en 2005. L’autre (de nature et de conséquence incomparable) est la sortie, la semaine dernière, de Shutter Island, nouveau hit de Martin Scorsese, film lui aussi mental, lui aussi insulaire, comparable à The Ghost Writer en ce qu’ils se présentent l’un (le Scorsese, baroque) comme l’autre (le Polanski, d’une élégance froide, touché par une classe tout anglaise) comme d’ores et déjà deux monuments de paranoïa.

Si tout dans la forme, le traitement, les oppose, il est néanmoins intrigant de voir deux cinéastes peu ou prou de la même génération aboutir à un constat d’une noirceur évidente quant à nos rapports avec ceux qui nous gouvernent. Qu’ils aient choisi chacun de situer leur imaginaire sur des îlots battus par la tempête fait sens. Surtout si c’est pour y filmer des personnages dans des états où ne transparaissent que leur hantise et leur colère quand leur vient la révélation qu’ils sont les sujets d’une manipulation. DiCaprio chez Scorsese comme Ewan McGregor chez Polanski s’en veulent d’être les dindons d’une farce aux couleurs lugubres pour la liberté.

Sans rien révéler, disons que là où Scorsese (via Denis Lehane) retourne le gant de la paranoïa en schizophrénie du sujet, Polanski maintient, lui, la pression, comme si rien ne lui faisait lâcher l’idée que, sous couvert de polar performant, métallique et retors, il tenait un film politique qui n’a qu’une charge : l’Amérique - sa vieille ennemie intime. Alors oui, impossible de ne pas voir dans The Ghost Writer la mise en scène d’un affrontement sans cesse repoussé entre le cinéaste et la justice américaine, comme si l’appréhension de Polanski en avait accéléré la procédure.

DR

De quoi s’agit-il dans le détail ? De l’histoire d’un homme que les événements ont placé face aux services secrets américains. Sur un petit caillou, une île de la côte Est, située au large de New York. Un ferry et vous voilà en territoire américain (Polanski, qui n’a plus mis les pieds aux Etats-Unis depuis 1978, a tourné le film en Allemagne). Le héros, lui, n’est pas américain, c’est un citoyen britannique, « nègre » de son état (excellent Ewan McGregor) engagé pour rédiger à l’ombre les mémoires volontiers lisses de son Premier ministre (on pense tous à Tony Blair, et le sourire publicitaire du sémillant Pierce Brosnan n’y est pas pour rien). Mais comme les liens entre cet homme d’Etat et ses homologues semblent lui retirer toute indépendance sur la question tempétueuse d’une intervention américano-britannique en Irak, et que ses liens-là semblent anciens, voire plus noueux qu’on ne saurait le croire, l’homme de l’ombre va se faire enquêteur, homme de lumière. Pour cela, il va devoir traverser la mer, prendre le ferry, entrer en territoire américain : c’est-à-dire, chez Polanski, se mettre en danger.

Rappelons que le cinéaste n’est pas l’auteur de cette histoire, elle est adaptée d’un best-seller de l’écrivain anglais Robert Harris, avec qui Polanski avait tenté en 2007 déjà d’adapter le péplum Pompéi avant que ce projet énorme ne flanche en cours de route. Et que Harris, également coscénariste du film, est un ancien journaliste politique proche de Tony Blair au temps de son premier mandat… Pour le reste, The Ghost Writer, qui a la maîtrise pour sujet et une froideur de métal pour tempérament, est peut-être plus près de la crise de nerfs qu’on ne le croit.

Paru dans Libération du 3 mars 2010


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