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jeudi 1er octobre 2009 18:44

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« The informant » : à vos mouchards

par Eric Loret

Matt Damon, maïs costaud. Photo Warner Bros

The informant ! de Steven Soderbergh, avec Matt Damon, Scott Bakula, Joel McHale, Melanie Lynskey… 1 h 47.

Mais… ce type, là, en forme de ramponneau, dodelinant de tout son corps, avec sa moustache de psychopathe, ce n’est pas… mais si ! Matt Damon ! Oh non, Matt, qu’as-tu fait à tes vieux pectoraux d’éphèbe ? Quinze kilos pour le rôle ? Et t’arrives à les reperdre, en plus ?

Les acteurs d’Hollywood sont décidément d’une pâte différente de la nôtre. Autre particularité de ce Walhalla : l’éternité y règne. Avant la semaine dernière, le temps n’a plus court. Shakespeare, Jefferson et Reagan vivent dans un halo indifférencié nommé « passé » et l’histoire n’a qu’un jour. C’est la raison pour laquelle les années 90 de The Informant ! sont dans un curieux sépia coriace, couleur d’avant-guerre, en bois et bakélite, lunettes en métal et chemises rayées, filtre diffracteur léger. Il était une fois, il y a longtemps.

Cet aspect totalement à côté de la plaque n’est pas fait pour déplaire : c’est même le sujet et l’intérêt du film. Que celui-ci soit « based on a true story » importe peu, puisqu’il n’y est question que des rapports entre faux et vrai, voire de leur nécessaire complémentarité. « Il ne vous a pas tout dit » indique l’affiche dans un graphisme aussi sixties que la B.O. de Marvin Hamlisch. Ça tombe bien, répond Lacan, « la vérité, on ne peut pas la dire toute ».

Mark Whitacre (Matt Damon) est un cadre blindé de thune dans une entreprise agroalimentaire, ADM. Il a existé, tout est en ligne : vous pouvez aller lire les dossiers. Dans le film, il explique à ses enfants les joies du maïs au petit-déjeuner, conduit sa grosse voiture au boulot, reluit dans son bureau. Comme c’est Damon en surpoids de quinze kilos, on voit immédiatement qu’il y a un truc qui cloche, un faux pli dans la Pompadour, quelque chose de déplacé. Philip Seymour Hoffman, avec la même trogne au naturel, aurait produit un moindre effet. Là, Damon ressemble à Rusty Brown, l’inadapté chronique des BD de Chris Ware. Aussi, quand Whitacre, embarqué dans une histoire de mensonges et de FBI, est supposé lutter pour la justice en aidant à dénoncer un système de collusion sur les marchés, on n’est pas surpris outre mesure d’entendre sa voix intérieure parler de cravates au lieu de s’inquiéter. Comme si lui-même était hors-jeu, un peu absent. Ou que pas un instant Soderbergh ne croie à son suspens.

C’est parce qu’il est idiot que Whitacre peut se faire manipuler par le FBI. Mais c’est aussi parce qu’il est idiot au sens littéral, c’est-à-dire un électron libre, qu’il échappe au téléguidage de ses deux mentors, les agents Brian et Bob - excellents Scott « Code Quantum » Bakula et Joel McHale, icônes télévisées rapportées. Tout le comique de The Informant ! vient de cette persistance obtuse du personnage, de sa force aveugle de trépan dans un script un peu attendu, genre Infiltrés.

Et l’effet secondaire de cet ostinato à ronger est une délicieuse légèreté, une suspension de la croyance aux « histoires vraies », comme si Soderbergh nous invitait à écouter d’une oreille rigolarde les contes affreux ou héroïques de son Amérique. En transformant l’histoire édifiante de Whitacre et ADM en comédie de l’inanité, il réaffirme la puissance des sœurs Fiction et Interprétation : cause toujours, tu m’intéresses - vraiment.

Paru dans Libération du 30 septembre 2009


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