lundi 15 décembre 2008 12:02
Ticket chic et choc
Fiction. Portrait du microcosme parisien des années 80 par Marion Vernoux, avec Emma de Caunes.
par Bruno Icher
Emma de Caunes (Marie), de glandeuse à plein temps à chanteuse à succès. Photo Xavier Lahache, Canal+
Rien dans les poches, de Marion Vernoux. Canal+, 20 h 40.
A force de se vautrer dans une nostalgie nunuche, beaucoup ont pu oublier que les années 80 n’ont pas été le terrain exclusif de Casimir, des choucroutes à la Dynastie et des pubs de Jacques Séguéla. Rien dans les poches remet un peu d’ordre dans ce bazar et rappelle que les fêtes flamboyantes des nuits parisiennes cachaient davantage de désespoir que de folle insouciance. Le film de Marion Vernoux traverse les trente dernières années en esquissant le portrait cruel d’une tribu de Parisiens qui s’est épanouie entre squats des Halles et new wave, sida et cocaïne, fric facile et Mitterrand président, Palace et Bains douches. A travers les yeux souvent embués d’Emma de Caunes, alias Marie banlieusarde paumée, la machine à remonter le temps fonctionne comme à la parade à coups d’images d’actualité essaimées tout au long des deux fois deux heures de cette fiction. Le film capture, parfois maladroitement mais sincèrement, la poisseuse mélancolie d’une génération coincée entre le dégoût d’une France giscardienne à l’agonie et la tutelle envahissante des héritiers de 68, sans que l’ombre d’un avenir radieux ne pointe jamais son nez à l’horizon. L’affaire commence en 1979 avec Marie, 17 ans, qui claque la porte du F4 tristounet de sa mère pour débouler sans un rond au RER Châtelet-les-Halles. De glandeuse à temps plein, elle devient chanteuse à succès, mélange astucieux de Catherine Ringer, Edith Nylon ou Lizzy Mercier. Petite star du Palace et des Bains, enchnouffée jusqu’à la moelle, elle devient l’un des rouages de ce microcosme qui, à tort ou à raison, résume à lui seul une époque. Il n’est pas bien difficile de reconnaître par-ci par-là les figures de cette comédie humaine. Un « lézard dandy » du Palace a été manifestement inspiré par Alain Pacadis, le chroniqueur de Libé, un metteur en scène rongé par le sida a été construit à partir de Cyril Collard, le réalisateur des Nuits fauves, et le travelo physio du Palace (Alain Chabat, une trouvaille) a des faux airs de Paquita Paquin. Le temps passe, les années 90, puis 2000, ne sont pas plus folichonnes. Marie n’est plus chanteuse, fait un enfant. Elle hésite entre animatrice ringarde à la télévision et bibliothécaire. Des amis l’oublient, d’autres meurent du sida. On suivra tous ses renoncements, ses illusions perdues en cours de route avec la tenace sensation qu’elle n’est jamais très loin de nos propres regrets. Le parti pris du film de Vernoux consiste à faire du personnage de Marie une figure emblématique de ces années pas très glorieuses. Un choix plutôt casse-gueule (elle est censée avoir 17 ans au début et 45 à la fin, ce qui est un poil difficile à avaler) et réducteur mais pertinent. Emma de Caunes, sans doute mieux que quiconque, porte en elle les regrets d’une génération perdue pour pas grand-chose.
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