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jeudi 28 avril 2011 18:09

  • cinéma

Tindersticks, pour y voir Claire

par Clément Ghys

tag : musique

Nénette et Boni

Tindersticks, les bandes originales des films de Claire Denis
Église Saint-Eustache, 75001 Paris
Ce soir à 20 h 30.

 

Igor Stravinski qualifiait les musiques de films de « papier peint », estimant que le genre devait se cantonner à n’être qu’un fond sonore. La suite a donné tort au Russe qui était, disait-on, furieux de l’utilisation de ses compositions par un cinématographe alors balbutiant. Depuis, se sont formés des couples de cinéma (un réalisateur/un musicien) avec, au panthéon, les tandems Delerue-Truffaut, Rota-Fellini, Legrand-Demy ou Morricone-Leone.

Celui constitué depuis 1996 par Claire Denis et le groupe Tindersticks est aujourd’hui célébré avec l’édition d’un coffret regroupant les six bandes originales composées par la formation originaire de Nottingham, menée par Stuart A. Staples, pour la réalisatrice française. Ce soir, dans le cadre de Stage of the Art, le groupe de rock indé jouera dans l’église Saint-Eustache, à Paris, les musiques de ces six films avec, en fond visuel, un montage d’extraits des œuvres de la cinéaste.

Interrogée par Libération, Claire Denis se souvient de sa première rencontre avec ceux qu’on surnomme les Nottingham Lads : « J’ai découvert Tindersticks en lisant une chronique d’album. Je suis allée les voir au Bataclan. Quelque chose d’étrange s’est passé, j’ai été tout de suite séduite. » C’est un cliché banalement vrai : les coups de foudre se font en musique. Le déclencheur fut le morceau My Sister. Claire Denis : « J’ai demandé à Stuart d’utiliser ce morceau. Nous nous sommes rendus compte que c’était triste de ne s’en tenir qu’à une seule chanson. »

 

White Material

 

Stuart A. Staples affirme avoir « découvert Claire Denis avec le film Chocolatet tout de suite pensé qu’il fallait travailler ensemble ». Le résultat s’entendra dès Nénette et Boni, en 1996. Avec la structure d’une comédie musicale, mais dépourvu de chansons, le film rend un hommage étrange à Jacques Demy, l’action se déroulant à Marseille et non pas à Nantes ou à Rochefort, et la nostalgie de Tindersticks remplaçant celle de Michel Legrand. Une rupture s’opère alors : le groupe, « enthousiasmé par l’idée de passer à une étape visuelle » comme le confie son leader, se met à produire un son mélancolique, plus cinématographique. De son côté, Claire Denis s’autorise à mettre en scène, dans son propre film, un autre regard : celui des musiciens.

En 2001, pour Trouble Every Day, sanguinolente immersion chez des vampires modernes, le groupe utilise des instruments à cordes, le jazz, la musique classique et produit un son inquiétant et lyrique. La musique des deux films suivants, Vendredi soir (2002) et l’Intrus (2004), sera uniquement composée par Stuart A. Staples, le groupe s’étant un temps séparé. Là encore, la passion telle que la décrit Claire Denis — obsédante et dérangeante — se ressent à l’écoute.

 

35 Rhums

 

Tindersticks reformé en 2006, l’ensemble du groupe collabore à 35 Rhums et White Material. La tendresse des compositions accompagne celle qui unit les deux héros du premier film, tout comme la tension prédomine dans la description que fait la réalisatrice d’une Afrique en pleine guerre civile dans le second. « Ce sont mes compagnons de montage, affirme Claire Denis. Ils voient les ébauches des films très en amont, à chaque fois je suis surprise : ils rentrent dans la matière sonore du cinéma et, grâce à eux, je parviens à appréhender cette dimension de mon propre film. » Et la musique est là, présente mais jamais encombrante : « Il ne s’agit jamais de surligner une scène, ni de la décrire. Stuart ne suit pas des indications que je pourrais lui donner, il traduit ce qu’il ressent. »

Ce soir, Claire Denis assistera au concert. A Istanbul, où le spectacle a déjà été présenté (ainsi qu’à Londres, avant Los Angeles et San Francisco) la réalisatrice a un peu paniqué : « Je me suis sentie responsable d’eux. Avec Tindersticks, il n’y a jamais eu d’habitude ou de certitude, c’est la beauté et la force de notre travail. » Et d’ajouter plus gravement : « Au départ, on peut être tenté d’abandonner n’importe quel projet. Tout est si compliqué. C’est la musique qui éveille, donne la force de continuer. Et c’est cela qui vaut le coup. »

 

Coffret Claire Denis
Film Scores 1996-2009 (Constellation/Differ-Ant).

Paru dans Libération du 28 avril 2011


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