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mercredi 1er octobre 2008 11:37

  • cinéma

« Afterschool » : Tohu Bahut

Big Brother. Réflexion sur le tout-image de la génération Internet, avec derrière la caméra un (très) jeune cinéaste inspiré qui évite l’écueil de la leçon de choses.

par Gérard Lefort

tags : éducation , YouTube

Robert (Ezra Miller) sens dessus dessous. DR

Afterschool d’Antonio Campos, avec Ezra Miller, Emory Cohen, Jeremy Allen White… 1h50.

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Antonio Campos : « J’ai toujours travaillé à contrôler mes émotions »

Découvert à la sélection Un certain regard du Festival de Cannes, l’Américain Antonio Campos s’impose d’entrée de jeu avec « Afterschool », film d’une étonnante maturité.

Lancé simultanément par Gus Van Sant (Elephant) et Michael Moore (Bowling for Columbine), développé en France entre autres par Entre les murs, de Laurent Cantet, le film « à école » serait-il en train de devenir un genre cinématographique  ? Aux Etats-Unis, c’est certain. Ces temps-ci on ne compte plus les films, documentaires ou fictions, qui s’enferment dans un collège pour essayer de comprendre l’actualité des adolescents qui jouent à l’Amérique. Que cette actualité soit ordinaire ou exceptionnelle, le diagnostic est le même  : la cour de récréation hésite entre stand de tir et chaudron à ennui.

Afterschool, rien qu’à son titre, s’inscrit explicitement dans cette lignée. Mais son charme tient pour beaucoup à son style singulier, qui le place à un cran supérieur d’intelligence. L’image inaugurale est celle d’un pictogramme d’ordinateur, petit moulin moulinant pour signifier qu’un téléchargement d’images est en cours. Dès lors que l’on voit cette ouverture à l’ancienne, c’est-à-dire dans une salle de cinéma, le trouble est grand. Et autorise bien des questions gênantes, mais essentielles  : qui filme  ? Qui tient la caméra  ? Et, conséquemment, qui regarde  ? Serait-ce la vieille et toujours vaillante question de la place du spectateur qui est ainsi rédimé  ? Oui, mais en l’élargissant au spectacle du monde entier. Car Afterschool est un film littéralement « assisté par ordinateur ».

Robert est un petit jeune de bonne famille dans un collège chic. Bien lavé, bien peigné, bien élevé. Son sport favori consiste à surfer. Sur Internet ou au hasard de n’importe quel YouTube, défilent à égalité de consistance dramatique  : un bébé qui se mange un coin de table, un chat qui joue du piano, la pendaison de Saddam Hussein, un gamin qui se ramasse en vélo, du massacre non identifié, deux filles qui se tabassent, la main d’un homme qui mime (ou pas  ?) une strangulation sur une jeune fille. Le torrent habituel, qui transforme tout en boue d’insignifiance.

Cet effet Second Life contamine non seulement la vie de Robert, mais le film lui-même, qui brasse plusieurs régimes d’images  : vidéo, webcam, haute définition, bas de gamme, sur petit format d’ordinateur ou sur grand écran de cinéma. Les manières de filmer sont elles aussi jetées dans cette tornade d’incertitudes  : zooms incontrôlés, chaos du cadre, son direct plus ou moins pourri, mais aussi travellings chiadés, mouvements soignés, acteurs dirigés (dont l’infrangible Ezra Miller dans le rôle de Robert). On voit l’idée, pas du tout théorique car incarnée  : tout écran fait écran, toute caméra est une caméra de surveillance.

Dans le rôle du retour au réel, la mort de deux écolières, sœurs jumelles ayant forcé la dose d’un cocktail de narcotiques. Par hasard, Robert a filmé la scène. En hésitant à intervenir, tant le bras de fer est en suspense entre le live et la vie. C’est le retour du « vu à la télé » comme certificat d’authenticité, mais étendu ici à la bien nommée « Toile mondiale ». Tel un lointain descendant du photographe de Blow up, Robert se demande s’il a bien vu ce qu’il a regardé et, si tant est qu’un mystère soit caché dans sa captation de la mort, saura-t-il jamais le retrouver  ? Sa thérapie post-traumatique, pilotée par un psy de l’école qui est sans doute le personnage le plus insupportablement gentil, consiste, mal pour le mal, à tourner un mémorial vidéo dédié aux deux jeunes disparues. Le résultat est un coupé-collé foutraque (interviews tronquées, plans fixes sur rien…) qui a l’heur de scandaliser le directeur du collège (« il n’y a même pas de musique »), mais qui a surtout valeur d’auto-insurection du film dans le film. Ce que vous croyez voir n’est pas ce que vous regardez. Ce que vous regardez est encore pire. Antonio Campos, optimiste et pariant sur l’intelligence des spectateurs de son film, croit à une sorte de génération spontanée de la vérité par le cinéma.

En apartés expéditifs comme des jets de vapeur dans un récit sous haute pression  : des grimaces de Robert, des hurlements silencieux, des gifles faisant office d’automutilation, une amorce de castagne au réfectoire, le compagnon de chambre de Robert qui manque tout foutre en l’air (mais manque seulement) et un dépucelage express particulièrement déprimant. Autant d’explosions aussi brèves que brutales, symptômes d’une saine colère qui gronde sous le lac gelé des plans. Et le film se refermera comme il s’est ouvert, par une énigme. Dans les inframondes du tout-image, quelque chose, incessamment, nous surveille. C’est la morale frigorifique de ce film de glace. Big Brother plus que jamais nous regarde. Mais Big Brother, c’est nous, ou Robert, petit frère malade.

Paru dans Libération du 1er octobre 2008.


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