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jeudi 26 mars 2009 11:07

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Tokyo autel

Admiré mais peu reconnu dans son pays, Kiyoshi Kurosawa propose avec « Tokyo Sonata » son film le plus abouti et le plus intime. Son chef-d’œuvre.

par Philippe Azoury

tags : cinéma d’auteur , Japon , Festival de Cannes

DR

Tokyo Sonata de Kiyoshi Kurosawa, avec Teruyuki Kagawa, Haruka Igawa, Yû Koyanagi… 1 h 59.

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«Je voulais être libre de faire un film sans code préétabli»

Le réalisateur Kiyoshi Kurosawa revient sur son film Tokyo Sonata.

Le public ne le sait peut-être pas encore, mais Kiyoshi Kurosawa est un auteur démodé. Fini, ou pas loin de l’être. Le cinéaste japonais qui a le moins été en phase avec la mode qu’il a pu lui-même susciter  : il y a dix ans, la critique le découvrait ici, et lui souffrait au Japon de n’être qu’un cinéaste tournant à la chaîne cinq ou six films par an, dans une économie dite du V cinema (le Z n’est pas très loin), un peu porno soft parfois parce que ça rapportait tout à coup plus.

Des gens plus jeunes que lui de dix ou quinze ans (Aoyama, Suwa), qui tournaient leurs premiers films, le révéraient comme un maître, mais lui ne voyait pas en quoi un type qui se lève le matin pour aller tourner des films pour bouffer pouvait être un maître en quoi que ce soit, sinon en humiliation contenue. Le plaisir d’être célébré en Europe, il ne l’a pas savouré, il l’a vécu comme une imposture de plus. C’est ce que l’on découvre avec stupeur, dix ans après, dans le long entretien qu’il donne ce mois-ci aux Cahiers du cinéma. Après quoi, il s’est passé effectivement une décennie où il bénéficia de plus de moyens, fit des films écologiquement hantés, prophétiques, souvent très beaux (Cure, Charisma).

Hélas, quand un grand festival comme Cannes daigna l’inviter à concourir avec le gratin, ce fut avec Jellyfish, qui était un film abracadabrant et quand même assez raté. Les gros festivals se sont donc empressés de lui retirer cette place accordée bien tard et Kiyoshi Kurosawa est retourné à ses quatre films par an (pas mal de polars), dont peu ont dépassé les frontières de l’archipel du Japon. En mai dernier, Tokyo Sonata n’était donc pas en compétition à Cannes, où il y avait sans doute mille fers plus chauds à battre. Il y était, mais seulement en sélection semi-officielle Un certain regard, avec une seule et unique projection, un samedi soir tard, quand tout film a droit à deux passages (ça ne l’a pas empêché de recevoir le prix du jury, ha ha…).

Pas de pot, Tokyo Sonata est son plus beau film. Celui où il est le plus maître de son geste, celui où il ose avec un naturel déconcertant des variations insensées (si on devait le comparer à cet autre film actuel qui réussit lui aussi le brassage des genres, Ricky de François Ozon, la comparaison serait malgré tout cruelle à l’égard du Français). C’est surtout son film le plus intime  : le seul, semble-t-il, où il parle avec autant de franchise du sentiment d’échec qui lui tord le ventre. La première fois qu’il trouve le ton et la forme pour se livrer à quelque chose qui n’appartient ni au cinéma de genre codifié ni aux grandes paraboles messianiques dans lesquelles il sait être tant à l’aise. Non, quelque chose de plus menu, la discrétion clair de lune d’une Suite bergmanesque de Debussy pourrait convenir comme modèle idéal. Ou encore, si on tient à rester dans le cinéma, un film fait en retenant son souffle, qui sonne comme un retour à Ozu  : il y a de cette cruauté humaniste-là dans ce portrait d’une famille qui ne va plus, dont le chef, un salaryman qui n’ose avouer à sa femme et ses deux enfants qu’il a été mis à la porte de l’usine, mange le midi à la soupe populaire et grignote dans le mensonge et l’impuissance des indemnités de licenciement chaque jour plus ténues.

Ce conte de la chute du dernier des hommes, chute vertigineuse des hauteurs des grands bureaux de Tokyo jusqu’aux toilettes à récurer d’un grand hall marchand, s’accompagne de trois autres lignes de vies  : l’épouse aura la révélation de ses propres désirs durant une prise d’otage, le fils aîné partira en Irak soutenir les Américains (voici enfin regardée en face la fascination torve des jeunes Japonais pour ceux qui ont battu leurs parents). Et, enfin, le plus énigmatique de tous  : Kenji, l’enfant de 10 ans, que la mu­sique fascine et qui découvre, en cachette de tout le monde, donc dans la honte, le silence et le secret, qu’il a un don et que ce don n’est pas une maladie honteuse, mais peut-être le début d’une nouvelle fierté, d’un espoir.

Emmêler, mais aussi délirer ces quatre lignes, croiser un réalisme à la Ozu avec un personnage féminin comme on n’en a presque pas vu depuis le cinéma discret de Naruse, saisir la photographie d’enfants qui agissent dans la solitude et s’inventent orphelins comme chez Aoyama ou Kore-Eda, ce serait le programme. Lequel est, de plus, en permanence traversé de tentations vers le genre ou même l’onirisme. Qui fait ça comme ça, dans le monde  ?

Ce film réussit l’exploit de ­condenser les quelques trucs que l’on sait du cinéma japonais sans ressembler à personne. A n’être jamais que le portrait de son auteur. Ne lui dites pas. D’une part parce que les Japonais n’ont pas l’aveu facile et d’autre part parce que Kiyoshi Kurosawa vous répondrait qu’il n’y a rien de perso là-dedans, juste un autre film de commande, un de plus. Ne lui dites pas non plus que c’est le plus beau film contemporain sur Tokyo, sur le vrai Tokyo, celui des bureaux et des appartements, celui qui ne sait plus comment répondre à la crise violente qui le frappe et à la confiance qui fout le camp. Ne lui dites pas enfin que c’est son chef-d’œuvre, il serait capable de croire qu’il n’en est pas ­digne et repartir pour dix ans de travaux forcés.

Paru dans Libération du 25 mars 2009


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