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lundi 1er mars 2010 09:51

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« Top chef » ? Top journalistes !

par Isabelle Roberts, Raphaël Garrigos

tag : journalisme

DR

La vie, ça devrait être comme une émission de télé-réalité de M6. Ce serait chatoyant de mille feux, il y aurait de la musique pour souligner nos conversations et ce serait une compét permanente où, à chaque instant de tous les jours, on jouerait notre vie. Ce serait top. Et même, ce serait top, chef. Ou plus exactement, ce serait Top chef (oui, elle vient de loin, celle-là), la télé-réalité culino-lundidunaire que M6 a inaugurée cette semaine. Top chef, c’est Nouvelle star, c’est Popstars, c’est Starac, c’est le Plus Grand Quiz de France, c’est Incroyables Talents. Sauf que, dans Top chef, et nos tympans martyrisés s’en félicitent, ce sont les petits oignons qui chantent. Mais sinon, c’est toujours le même tabac : des candidats surmotivés, un jury de professionnels revêtus de peaux de vache et 100 000 euros à gagner. La vie, quoi. Enfin, la nôtre. Car il n’y a pas de raison, zut à la fin, qu’il n’y ait que les candidats de télé-réalité qui voient leur vie magnifiée par de la musique qui tue et Stéphane Rotenberg. Top chef ? Top journalistes ! Top départ.

Les cuisines de M6

Voilà les douze marmitons réunis par M6 pour son concours de cuisine. Douze qu’écrémera au fil des semaines l’impitoyable jury de quatre véritables chefs : Ghislaine Arabian, Christian Constant, Thierry Marx et Jean-François Piège. Et ce jusqu’à ce qu’il n’en reste plus que deux que les téléspectateurs départageront. Tous déjà aguerris à la cuisine et dans les yeux les étoiles qu’ils n’ont pas encore au Michelin. Et ce même rêve d’avoir son propre restaurant. Tous sont formels et définitifs : « Top chef, c’est la chance de ma vie », voire « c’est l’aventure de ma vie ». Rien que ça. Prenez Renaud et ses ris de veau : « Quand je cuisine, je suis dans une euphorie, je suis emporté par l’aliment, le couteau, la chaleur… » Anaïs, elle, est « à 4 000 %», ce qui est beaucoup. Il y a Brice que l’enjeu bouleverse : « Chuis trop émotif, j’mets tellement toutes mes tripes dans mon boulot, c’est mon moyen d’expression. » Il y a aussi Yoake qui tente d’inaugurer le concept de chef top- model (« J’assume ma féminité à fond », « je fais une cuisine sentimentale »). Du coup, elle dit « le laurier-han », « l’ail-han ».

Il y a encore le seul amateur du lot, Grégory, manchot devenu produit dérivé d’Un dîner presque parfait qu’il remporta. « Epatez-moi », déclame l’une des toques. Et les candidats de s’affronter alors dans une succession d’épreuves, pendant que l’animateur à tout faire de M6 Stéphane Rotenberg joue le chronomètre avec un naturel confondant : « Plus que cinq minutes trente ! » Ensuite le jury goûte, non sans assaisonner chaque plat de saloperies bien senties : « Est-ce que le plat est vendable ? Oui. Est-ce qu’il représente le niveau technique d’un professionnel ? Non. » ; « Pourquoi la vanille ? Ayez le cran de défendre votre choix jusqu’au bout ! » ou le formidable « Y a qu’une cuisine au monde, c’est la bonne ! » Parfois, les chefs sont contents : « Y avait du travail, y avait de l’engagement, y avait de la cuisine. » Puis la voix off assène : « Les dés sont jetés, le sort des candidats est maintenant suspendu au verdict du jury. » Autant dire qu’il n’y a pas que la crème qui fouette. Là, c’est selon. Soit le candidat est retenu et il saute en l’air, au ralenti. Soit il est éliminé et peste : « Moi, ce que je voulais, au-delà de surprendre les gens, c’était me surprendre moi-même. » Tandis que de déchirantes cordes sanglotent, il quitte la cuisine, toujours au ralenti.

Les cuisines de « Libération »

Difficile, le réveil dans la vie de Top journalistes ? Pff, peu importent l’esprit encore embrumé et les paupières lourdes, une seule idée nous transporte : c’est l’aventure de nos vies, une nouvelle journée à Libération ! Mais déjà la première épreuve se présente : 10 heures, le comité de rédaction où s’annoncent les menus. Et tels Renaud avec ses ris de veau, on n’en mène pas large. Face à nous, le jury : Laurent J., Paul Q., Fabrice R. et François S. Quatre véritables chefs du journalisme. Exigeants. Durs. Pourtant, les ris de veau, pardon, les sujets on les a mitonnés. Mais les autres candidats, le service Monde, le service Economie, le service Culture, le service Société aussi. Seul le meilleur fera l’Evénement et décrochera la une. « Epatez-moi ! » lance un des jurés. Mais voilà qu’on s’emmêle les fouets sous l’œil inflexible du jury. Qui nous crucifie d’un « il n’y a qu’un journalisme au monde, c’est le bon ». C’est le service Monde et sa cuisine rwandaise épicée qui remporte l’Evénement, et on repart déconfits. On est trop émotifs, on met tellement toutes nos tripes dans notre boulot. Dans Libération, résonne un triste violon qui chouine au diapason de nos larmes. Et au ralenti.

La plume dans la sauce

Bon c’est pas tout de pleurnicher, mais on a des papiers à écrire, et faudrait voir à pas oublier que Top journalistes, c’est la chance de notre vie. Alors, nos doigts se mettent à voleter sur le clavier. Qu’est-ce que vous voulez, nous, quand on écrit, on est dans une euphorie, on est emporté par l’info, le scoop, l’écriture. Hop, ici une attaque d’airain : « De tout temps, Jean-Marc Morandini a accompli un travail remarquable. » Là, une exclu en béton : « Jean-Marc Morandini décroche sa carte de presse. » Et une chute en acier : « Reste que plein de questions sur Jean-Marc Morandini restent sans réponses. » Oui, on écrit avec nos tripes. Coup de chaud cependant quand Stéphane Ro… heu l’édition nous sonne les cloches : « Plus que cinq minutes trente ! »

Point final, les dés sont jetés, notre sort est maintenant suspendu au verdict du jury. Ils s’avancent au son de martiales percussions : Laurent J., Paul Q., Fabrice R. et François S. Ils lisent. Froncent un sourcil. « Votre article a beaucoup de défauts techniques mais il a beaucoup de générosité. » Heu, c’est un compliment, ça ? « Est-ce que l’article est publiable ? Oui. Est-ce qu’il représente le niveau technique d’un professionnel ? Non. » Ça non, pas un compliment. Pourtant, on était à 4 000 %, ouin. Nous, ce qu’on voulait, au-delà de surprendre les gens, c’était nous surprendre nous-mêmes. Au violon désespéré se joignent quelques notes de piano pathétiques. Nos épaules s’affaissent, au ralenti. Nos lèvres tremblotent, au ralenti. Et on termine cet article, au ralenti.

Paru dans Libération du 27/02/2010


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