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mardi 31 août 2010 08:50

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Torture à pleins tubes

par Marie Lechner

tag : art numérique

James Powderly en "position banane" - DR

D’après des autorités militaires américaines, c’est Dieu lui-même qui est à l’origine de la torture musicale, via les fameuses trompettes de Jéricho qui ont usé les nerfs de l’ennemi. L’usage de la musique à haute dose et force décibels pour « briser » les détenus est devenu monnaie courante dans les techniques d’interrogatoire post- 11 Septembre. Une pratique condamnée par la Cour européenne des droits de l’homme mais perpétuée par l’armée américaine qui parle de « torture lite » (allégée). Parmi les tubes diffusés en boucle à Guantanamo Bay et dans les centres de détention secrets en Irak figurent par exemple le cauchemardeux Enter The Sandman, du groupe heavy metal Metallica, ainsi que We are The Champions de Queen, March of The Pigs de Nine Inch Nails ou encore Fuck your God de Deicide.

Tous s’inscrivent dans la grinçante compilation Torture Classics que viennent de concocter l’artiste américain James Powderly et le duo d’hacktivistes viennois Ubermorgen : soixante tubes à télécharger gratuitement et en toute illégalité. Basée sur les témoignages des gardes et anciens détenus, cette playlist infernale à forte dominante metal et rap est censée « créer un bain de sang dans vos oreilles et un choc psychotique dans votre cerveau ». On y trouve aussi le très à-propos (Hit me) Baby One More Time de Britney Spears, ou encore Babylon de David Gray, associé désormais aux fameuses photos de torture d’Abou Ghraib, que le détenu encagoulé et ligoté a été forcé d’écouter en boucle, à un volume assourdissant.

TC Infomercial TV Spot from TORTURECLASSICS on Vimeo.

C’est à cette expérience extrême que s’est exposé James Powderly pour le lancement de la compilation, le 13 août. L’artiste américain, cofondateur du Free Art and Technology Lab (FAT) s’est soumis à un lavage de cerveau à pleins tubes durant vingt-quatre heures, retransmis en live sur le Web. Reclus au Gyeonggi Creation Center à Daebudo, une île de la Corée du Sud (où les Japonais torturaient à l’époque les orphelins coréens), on a pu observer Powderly se tordre dans une cellule froide, entravé et maintenu dans des postures pénibles, encagoulé ou ébloui par les stroboscopes, privé de sommeil et surtout bombardé non-stop par le Baby de Justin Bieber, la pop star canadienne dont la voix prépubère crée l’hystérie chez ses groupies. Lorsqu’on sait ce qu’une seule écoute peut infliger comme souffrance, on n’ose imaginer les séquelles d’une exposition prolongée.

L’indétrônable numéro 1 des torture charts n’est d’ailleurs pas un morceau de metal, mais le générique suave de Barney le dinosaure chantant « I love you, you love me, we’re a happy family » ou le générique des croquettes pour chat Meow Mix cat food… « Cette expérience est aussi dangereuse et gratuite qu’elle est glamour et totalement rock’n’roll », disent les artistes, qui emploient volontairement des formules marketing, singeant le marché de la musique globalisée et les formules aseptisées utilisées par l’armée pour décrire la torture.

Torture Classics est une « métastase » du projet Superenhanced Generator, d’Ubermorgen, deux ans de recherche sur la torture, les kidnappings, les prisons de haute sécurité, au cours desquelles ils ont amassé un matériel abondant (photos de détenus, documents militaires déclassés, vidéos, etc.) qui servent ici de « bonus » à la compilation. Ils ont également développé un logiciel kafkaïen en ligne qui « automatise, déshumanise et optimise les interrogatoires », afin de vous faire avouer vos forfaits en fouillant vos données personnelles.

Paru dans Libération du 28/08/2010


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