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jeudi 4 décembre 2008 10:10

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Tournez sans faire d’histoire...

Liberté. Deux films français qui sortent des sentiers rebattus.

par Eric Loret

L’apprenti - DR

L’Apprenti, de Samuel Collardey, avec Mathieu Bulle, Paul Barbier... 1h25.
Comme une étoile dans la nuit, de René Féret, avec Salomé Stévenin, Nicolas Giraud... 1h30.

Dans l’Apprenti, un lycéen qui veut être cultivateur fait son stage dans une ferme. Pas une ferme normale, industrielle. Non, une de celles qui n’existent plus qu’au JT de TF1, avec coq à l’air libre et cochon tué à coups de massue. Comme une étoile dans la nuit s’ouvre quant à lui sur une gueule de fromage blanc qui annonce à sa petite amie qu’il veut un enfant et qu’il « rêve de s’impliquer pour que notre enfant soit heureux, grâce à nous, grâce à moi ». Ce n’est pas si grave d’aimer les Travaux et les Jours avec leur vision cyclique et rassurante de l’histoire. C’est naturel, de frétiller à l’idée de transmettre sa connerie à son fils.

C’est juste qu’au bout du quarante-douzième film français sur ces deux thèmes (le troisième le plus représenté étant la rédemption des habitants de nos colonies par la lecture de Marivaux ou de Platon), on se pose des questions. Et on a beau savoir qu’aucun cinéaste français n’aura jamais l’idée de faire ce qu’un Moretti a tenté contre la berlusconisation des esprits, on se demande si c’est vraiment obligatoire d’arroser la moisissure. Pourquoi Collardey et Féret obtempèrent-ils aux mots d’ordre ambiants ? On l’ignore. Autocensure, avance sur recettes, hasard ? Ils s’en acquittent cependant non de la manière édifiante qu’on pourrait craindre, mais avec un détachement singulier, qui ramène leurs films dans l’orbe supportable de la « suspension » esthétique et en fait des objets à l’air désagréable mais au traitement plaisant. Les deux œuvres sont en effet à l’écoute du spectateur, lui offrent un visage vierge de toute expression. Ce sont deux films désaffectés au sens littéral, accueillants.

L’Apprenti ressemble à un documentaire, mais en 35 mm. On trait les vaches, on rentre les poules, et le soir, le père aide sa fille à faire ses devoirs. On croit d’abord que le jeune Mathieu est le fils de la famille, mais on comprend ensuite, malgré d’énormes ellipses, qu’il vit à l’internat du lycée agricole et que ses parents sont divorcés. On assiste tardivement à des montées d’agressivité chez le jeune ado, à ses amours sur MSN, à ses beuveries entre potes. Autant de bribes fictives, mais aucune intrigue classique (ou banale, plutôt) ne se noue jamais. Les acteurs non-professionnels agissent leur vie quotidienne, c’est un docu-fiction presque dépourvu d’enjeux. Comme le titre ne le cache guère, Mathieu apprend. A la fin, il sait enfin gratter Je te promets de Johnny Hallyday sur sa guitare. Et aussi, il a trouvé en Paul le maître d’apprentissage, non un père de substitution, mais un père auprès de qui se débarrasser de l’idée même de père.

On retrouve cette même absence d’intrigue dans Comme une étoile dans la nuit : Marc va mourir, Anne l’accompagnera dans cette épreuve. Le sujet est choisi pour sa forte charge mélodramatique et afin d’avoir le plaisir virtuose d’éviter tout pathos (c’était déjà le cas dans Il a suffi que Maman s’en aille) : quoique la mort soit promise et impose donc le déroulement de l’histoire, c’est le quotidien, l’absence d’histoires que Féret met en scène. Les personnages sont très peu déterminés, au contraire de ceux de l’Apprenti, et ne prennent sens que dans les contraintes de la maladie, donnée ici comme effort de vie. Le résultat est moins palpitant qu’intellectuellement stimulant, parce qu’on a du mal à décider ce qu’on voit. Un peu comme une toile blanche où nous ferions le projecteur nous-mêmes. C’est un film courageusement insignifiant : il n’impose rien, ne montre aucune direction du doigt. Il est en revanche incroyablement vivant, disponible.

Ces deux films dissemblables ne promettent aucun bénéfice, si l’intérêt est ce qui rapporte. Ils échappent, pour notre plaisir (et parfois notre gêne de spectateurs vénaux), à la sphère des échanges. Se fichant de l’effet qu’ils peuvent faire, leur liberté n’a pour effet paradoxal que le précieux don d’elle-même.

Paru dans Libération du 3 décembre 2008


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