mardi 14 février 2012 19:21
« Toussaint » pour ça…
par Isabelle Hanne
DR
Toussaint Louverture
téléfilm réalisé par Philippe Niang
France 2, ce soir à 20 h 35 (1/2, suite demain).
Valait-il mieux un mauvais film sur Toussaint Louverture que pas de film du tout ? La question se pose après visionnage de cette fiction en deux parties sur la grande figure, pourtant fascinante, de la Révolution haïtienne. Ce tout premier biopic consacré à Toussaint Louverture, attendu depuis des années, a fait le choix d’une narration en flash-back. Le film commence donc à l’hiver 1802, juste avant sa mort : le libérateur des esclaves haïtiens (joué par Jimmy Jean-Louis, « L’Haïtien » dans la série Heroes…) croupit dans une geôle du Fort de Joux, dans le Doubs. Napoléon veut lui faire avouer l’emplacement d’un éventuel trésor de guerre. Et c’est un certain Pasquier (Arthur Jugnot) qui est chargé de recueillir son secret. Mais Louverture préfère d’abord lui raconter sa vie par le menu, et c’est l’objet des va-et-vient temporels du film. Né esclave en 1743 sur une plantation de Saint-Domingue (future île d’Haïti), revendu à Bayon de Libertat qui l’affranchira l’année de ses 33 ans, il lui narre ses débuts en politique, ses rapports conflictuels avec sa femme, Suzanne, son alliance avec les Espagnols contre les Français, puis avec les Français contre les Espagnols, son grade de général des armées, puis son poste de gouverneur de Saint-Domingue, le tout sur fond de répercussions de la Révolution française dans l’île. Toussaint Louverture pose tellement de problèmes, sur la forme comme sur son rapport à l’histoire, qu’on ne sait par lequel commencer. Peut-être par le physique de l’abolitionniste ? Dans le film, c’est un beau jeune premier, arrogant et belliqueux. L’histoire se souvient pourtant d’un homme vieux et sage — il est entré en politique à l’âge canonique, pour l’époque, de 52 ans —, et terriblement laid. « On l’appelait "Fatras-Bâton" : en créole, ça veut dire le mal foutu, presque Quasimodo », explique l’écrivain et dramaturge Alain Foix, coscénariste du film avant d’en avoir été évincé pour désaccord avec le réalisateur, Philippe Niang. C’est d’ailleurs sur sa biographie de Toussaint Louverture, publiée en 2006, que devait s’appuyer le scénario. « Le film en fait une sorte de Fanfan la Tulipe, bien loin de l’homme qui a construit une nation par son intelligence et sa sagesse. » Bien loin aussi du « personnage de tragédie shakespearienne », selon lui, qui a dû « tuer son fils adoptif pour sauver sa révolution ». Evidemment, la télé peut romancer l’histoire. L’ennui, c’est de le faire sur une séquence méconnue de tous et d’empiler les approximations. Par exemple, au lieu d’expliciter les motivations de Louverture quand il rédige une Constitution - aller contre Napoléon qui veut rétablir l’esclavage -, la fiction en fait une affaire personnelle entre les deux hommes. Dans le film, on a l’impression que Toussaint lui-même ne sait pas pourquoi il se bat. Pour la République ? Pour la santé économique de l’île ? Pour l’abolition de l’esclavage ? Pour l’indépendance ? Ajoutant à la confusion, certains personnages, sans profondeur, ont été créés pour l’occasion — Pasquier, Catherine, la maîtresse blanche de Toussaint… Et même certaines séquences : comme la scène de noyade du père de Toussaint, poussé à l’eau par un ignoble négrier, complètement inventée (son père est mort après lui). Autre invention, à la fin : on voit le général Caffarelli, proche de Bonaparte, tuer le secrétaire de Toussaint, Mars Plaisir (Magloire !), d’une balle dans le dos. Les deux hommes ne se sont jamais rencontrés et Plaisir est mort des années plus tard. « Il était important que cette grande figure de l’histoire de France soit enfin connue du grand public, insiste Alain Foix. Bravo à la chaîne et à la production d’avoir mené à bien un projet si difficile. » Mais Toussaint Louverture a le malheur de cumuler la mise en scène démonstrative et les dialogues appuyés des fictions historiques qui n’osent trop s’écarter de l’histoire, et la légèreté fantasque de celles qui, au contraire, la méprisent. Paru dans Libération du 14 février 2012
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