mercredi 29 octobre 2008 12:38
Trafic perturbant
Bitume. Dans « Home », la réalisatrice franco-suisse Ursula Meier plante une famille au bord d’une autoroute, pour une fable ironique sur les névroses modernes.
par Didier Péron
A un péage abandonné, enfantillages et rampes de sécurité. Photo Jérôme Prébois
Home, d’Ursula Meier, avec Isabelle Huppert, Olivier Gourmet, Adélaïde Leroux, Madeleine Budd, Kacey Mottet Klein... 1h37.
Deux professions sont d’ores et déjà frappées de plein fouet par le début de récession économique provoqué par le tsunami financier : les fabricants d’automobiles et les entreprises du bâtiment. On met en premier au chômage les ouvriers des chaînes de montage et les maçons. Si l’on veut bien considérer que le libéralisme consiste en grande partie à organiser la panique, la voiture (pour fuir, mais où ?) et la maison (pour se cacher, mais combien de temps ?) fonctionnent donc comme le double habitacle protecteur qui expose paradoxalement l’individu moderne aux violentes variations de température du dehors. Ursula Meier n’avait pas anticipé la crise majeure que nous traversons, mais elle a depuis dix ans le cerveau branché sur le projet Home, à propos d’une famille coincée dans une baraque dont les fenêtres et le jardin donnent sur une autoroute quatre voies archibruyante. Ce pourrait être une image sarcastique du confort contemporain, la mise en application saugrenue des exigences contradictoires du citoyen qui veut à la fois le calme du paysage et la proximité des grands axes routiers. Au début du film, Marthe et Michel (Isabelle Huppert et Olivier Gourmet), les parents, Judith, Marion et Julien, les enfants, le chat, tout le monde est plutôt content. Leur maison jouxte une autoroute apparemment construite plusieurs années auparavant mais jamais mise en service. La famille jouit de fait d’une extension de sa propriété, un immense ruban d’asphalte où il fait bon courir ou faire du patin à roulette. Le silence règne sur cette voie étrange qui ne relie rien à rien et isole la famille sur son île de bonheur fusionnel. Mais évidemment, cet état des choses doit bien finir un jour et la radio annonce l’ouverture de l’autoroute, qui ne tarde pas à se remplir d’un trafic incessant, transformant le quotidien des personnages en enfer de vacarme et de pollution. Mais la famille va tenir bon, menée par la mère qui ne travaille pas et ne sort jamais de son aire d’action domestique. Meier explique très bien que le drame du film naît de la capacité des gens à s’adapter à n’importe quoi. Ce qui n’est pas ou plus vivable doit quand même être vécu, et jusqu’au bout. Née à Besançon en 1971, française par sa mère, suisse-allemande par son père, Ursula Meier vit depuis longtemps à Bruxelles. Elle a déjà plusieurs films à son actif : des documentaires (sur l’écrivain Pinget ou sur un flic facho devenu ami des immigrés par un renversement idéologique qui l’a fascinée) et de la fiction (le court métrage Tous à table ou Des épaules solides pour Arte). Ecrire à titre de premier long pour le cinéma un scénario qui implique de tourner au bord d’une autoroute était a priori une manière de se mettre à elle-même des bâtons dans les roues. Il a fallu parcourir l’Europe pour trouver un lieu de tournage qui corresponde à la situation décrite. Ce sera finalement les confins de la Bulgarie : « On a découvert, entre Sofia et Istanbul, cette petite route de campagne qui s’élargissait sur 2,3km et redevenait ensuite un étroit chemin. Les Bulgares avaient voulu créer une piste d’aérodrome pour l’arrosage des champs alentour. Elle ne servait plus, on a donc installé des éléments de décor tels que des rambardes, des panneaux de signalisation, on a regoudronné, puis il a fallu construire la maison. Ça n’a l’air de rien, mais c’était difficile de tout décider. A quoi devait-elle ressembler ? Quelle orientation lui donner ? On avait des milliers de photos de maisons et toutes racontent une histoire différente. » Plus de 300 voitures et poids lourds ont été à certains moments du tournage mis à contribution, roulant pleins gaz tandis que les acteurs s’époumonaient pour se donner la réplique. Ursula Meier a écrit son scénario avec, sur les oreilles, des enregistrements de circulation d’autoroute. Au mixage, il a fallu doser le degré d’agressivité du tintamarre : « Le son a été un enjeu important à toutes les étapes, parce que je voulais que le spectateur vive vraiment cette expérience de stress, mais sans qu’il quitte pour autant la salle. Il fallait ménager des plages de silence et le récit opère lui-même un effet de vase communicant entre l’image et le son, dans la mesure où lorsque la famille décide de se calfeutrer, l’oreille est soulagée mais l’image devient sombre et inquiétante. » Le film trouve un biais neuf pour remettre sur le métier le thème de la famille névrotique, ce garde-fou qui rend fou. Mais Home est surtout intéressant par sa manière de nous faire revivre les terreurs anciennes, précoces, celles de l’enfance, quand le rêve nous oblige à visiter les lieux familiers –cuisine, salle de bain, chambres...– sous l’aspect sinistre d’une scène de meurtre immémoriale. L’autoroute reconvoque, avec ici une netteté particulière, le cauchemar d’une civilisation de vitesse et de violence qui célèbre sur quatre voies et depuis plus d’un siècle son « étrange roman d’amour avec la machine et –ce n’est pas exclu– avec sa propre mort et sa propre destruction », pour citer l’auteur de Crash, J.-G. Ballard (1). Avant de faire du cinéma, Ursula Meier a fait beaucoup de sport, à un niveau compétitif : de l’athlétisme, du basket, du ski, du handball. Un jour, à 13 ans, elle tombe en arrêt devant l’Argent, le dernier film de Robert Bresson : « J’ai eu un choc, je n’ai rien compris, mais le travail sur le son, l’image, les montages, le jeu non-naturaliste des acteurs, ça m’a rempli d’une émotion que je ne connaissais pas. » Grande fille lunaire, aimant les maths et la philosophie, elle découvre la littérature tardivement, mais soumet son désir de cinéma à l’épreuve d’un premier tournage en caméra vidéo sur les routes du Jura, un genre de Sans toit ni loi qu’elle ne terminera jamais. Elle fait de la photo très jeune, une école de cinéma à Bruxelles, devient assistante du Suisse Alain Tanner. Home, incroyablement maîtrisé et mature, trahit une obsession du contrôle hantée par un fort désir de lâcher prise : « Je vis entre trois pays, toujours à la frontière, je me sens à la fois germanique et foutraque, je cherche à toucher les limites, dessiner un cadre très précis et attendre qu’il se passe quelque chose de totalement imprévu. » (1) « L’Avenir de l’automobile », dans le recueil Millénaire, mode d’emploi, Tristram, 2006. Paru dans Libération du 29 octobre 2008
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