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jeudi 5 janvier 2012 19:51

  • télévision

« Treme », fanfare et sans fard

par Isabelle Hanne

tags : série , France Télévisions

DR

Treme, de David Simon et Eric Overmyer
Saison 1, épisode 1/10
France Ô, 20 h 35.

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Un brass band défile du côté de Treme, sous le pont routier qui fait de l’ombre à Claiborne avenue. Des percussions, des cuivres, quelques danseurs, des bannières mêmes, deux ou trois costumes : malgré la foule clairsemée, c’est bien l’une de ces street parades qui ont fait la réputation de La Nouvelle-Orléans. Mais celle-ci, qui ouvre l’épisode pilote de Treme, est spéciale : c’est la première depuis l’ouragan Katrina, qui a dévasté « Nola » trois mois plus tôt. Alors que la ville est en ruines, qu’elle compte encore ses morts et cherche ses disparus, c’est la parade de la renaissance, la preuve de vie de ses habitants. Au rythme de cette procession, festive et nonchalante, le spectateur découvre les maisons condamnées, les voitures renversées, les façades à moitié pourries. Avec ce même tempo, comme un travelling sans saccades, la première saison de Treme (« twemay »), du nom de cet ancien quartier d’esclaves de La Nouvelle-Orléans, va se déployer comme un long acte d’exposition. Et nous présenter une douzaine de personnages, jamais manichéens, aux destinées imbriquées à celle de la ville.

David Simon, auteur de The Wire, autre série bijou de la chaîne HBO, décortique les coutumes, fantômes et cicatrices de la capitale louisianaise. Où l’on retrouve — hélas en VF — deux protagonistes de The Wire, Wendell Pierce (Bunk Moreland) alias Antoine Batiste, tromboniste qui court de cachets en gigs pour nourrir sa famille. Et Clarke Peters (Lester Freamon dans The Wire), Albert « Big Chief » Lambreaux, fier gardien des traditions qui défile en chef indien à Mardi gras. D’autres figures connues parcourent les pavés et les hauts lieux des nuits néo-orléanaises. Melissa Leo (Frozen River) dans le rôle d’une avocate obstinée, ou John Goodman (Roseanne), en prof de lettres révolté et aux tirades fleuries — « Fuck those fucking fucks ! » On croise Sonny et Annie, un couple de musiciens de rue, LaDonna, proprio d’un bar à la recherche de son frère disparu pendant l’ouragan, Janette, chef d’un resto à la dérive, ou Davis McAlary, DJ et figure locale. Jouent également habitants du coin et musiciens reconnus dans leur propre rôle (Kermit Ruffins, Elvis Costello, Trombone Shorty…)

En prenant son temps, Treme livre une vision très réaliste de Nola post-Katrina.Trois mois après la catastrophe, la ville traverse une zone grise, qui conjugue incurie des pouvoirs publics et criminalité entre parenthèses. L’armée américaine patrouille, et le gouvernement fait tout pour ralentir le retour des populations pauvres. Trébuchant sur ces décombres, mais habités par l’héritage de cette capitale du métissage, du jazz et de la culture cajun, les personnages de Treme sont portés par une même volonté de reconstruire et de transmettre, par la même indignation, la même irrévérence. Posture qu’incarne Lambreaux et son « Won’t bow, don’t know how » (« pas de courbettes, j’sais pas faire »).

La culture, la tradition et la communauté sont les seules réponses à la tragédie, aux injustices bureaucrates, aux assurances qui ne veulent pas rembourser, au mépris du reste du pays et à l’abandon du gouvernement fédéral. Et la musique, omniprésente dans la série, comme un remède à cette Amérique malade des années Bush. Par son foisonnement, sa justesse et son souci du détail, Treme vacille en permanence entre roman balzacien et film documentaire. À la fin de la saison, Craighton Bernette donne le conseil suivant à ses étudiants : « Ne pensez pas en terme de début et de fin, car à la différence de ces divertissements construits autour d’une intrigue, il n’y a jamais de conclusion dans la vraie vie. » C’est sans doute avec cette phrase en tête que les auteurs ont créé Treme.

 

Paru dans Libération du 5 janvier 2012


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