jeudi 11 janvier 2007 13:18
Trois ans de shopping photographique
par Astrid Girardeau
tags : net-art , photo , interview
DR - Nicolas Frespech et Bénédicte Albrecht
Comment représenter « le sens de la vie, ici ou ailleurs » en photo ? C’est le genre de commande (ici la 385) passée par les internautes à Nicolas Frespech et Bénédicte Albrecht. Décrire une photo, via Internet ou un mobile, et la voir réaliser par un artiste, est en effet le principe original (et gratuit) de l’Echoppe photographique. Une fois prise, la photo est envoyée à son commanditaire et éditée sur le site où elle peut être téléchargée, commandée en carte postale ou, plus rarement, mise aux enchères. Entre poésie et absurde, la plupart des requêtes jouent de cet espace libre, de « Nous les femmes-chat… » à « Qu’est ce qu’est l’ésthétique en 2005 ? » - le reste étant dédié au sexe. Au fil des années, le projet est devenu est une histoire. Une histoire de commandes et de photos que Nicolas Frespech s’amuse à manipuler et décliner en livres, mais aussi en Kit photographique ou en Tas d’images. Le projet est également sorti de l’écran via un atelier pédagogique au cyber-atelier de Boulay. En attendant peut-être pour 2007 une exposition… Le 14 février prochain, l’Echoppe photographique fête ses 3 ans. L’occasion de faire le point avec Nicolas Frespech, son créateur. D’où vient la démarche de l’Echoppe photographique ?
Je voulais prendre la température du net artistique et mettre à jour et en évidence dans l’Internet actuel le rapport commanditaire-artiste, étrange couple lié par des intérêts très différents. L’envie aussi de retourner à l’image, certaines de mes créations étant participatives mais textuelles, refaire des images à une époque où cela n’est plus nécessaire, où avec Google image, Flickr et compagnie « toutes les demandes peuvent obtenir une réponse ». Avec l’Echoppe photographique je voulais mettre en avant l’interprétation photographique plutôt que l’illustration. Et aussi réinjecter de la création et de la subjectivité et arriver à ce que la photographie soit assez bonne et assez indépendante pour se passer de sa description. L’Echoppe est un clin d’œil à tous les « e-services » du monde. Ici, c’est de la haute couture. Comment sont traitées les commandes ?
A l’aube de vos 3 ans, qu’est-ce qui vous fait continuer ?
Le fait de proposer un work in progress, chose facilement possible avec le net, rend l’Echoppe pratiquement sans fin ! Quand le carnet de commande est presque vide, je suis frustré, je suis très impatient de voir ce carnet le plus rempli possible, comme si j’avais trouvé un but dans ma vie, j’aime l’idée d’être liée à l’autre, même dans cet étrange rapport. C’est un carnet de commande vide qui condamnera l’Echoppe. Je me souviens de chaque image, de chaque histoire d’une commande. Parfois nous nous disons avec Bénédicte que cette Echoppe parasite pas mal notre vision de la photographie, comme si chaque image réalisée devait être intégrable dans l’Echoppe, c’est la chose à éviter, ne faire de la photographie que dans une direction. Il faut vite aussi retrouver la liberté de faire une image sans « motivation » aucune. Quelles ont été les commandes qui vous ont les plus supris ?
Quels sont les droits du commanditaire et du photographe sur l’oeuvre ?
Les commandes via téléphone mobile sont-elles spécifiques ?
Quel a été le bilan de l’atelier pédagogique avec les enfants ?
Y a-t-il eu des expositions de l’Echoppe Photographique ?
POUR EN SAVOIR PLUS :
Vivre la photo comme un happening, gérer son temps de vie et de travail en fonction des commandes, en effet, certaines réponses correspondent à l’envie de faire partager son univers quotidien, tandis que d’autres me poussent à aller chercher l’information ou le détail ailleurs. Ces commandes sont « égoïstes » car je ne réponds pas littéralement à une commande, je l’absorbe dans ma vie artistique, petit à petit se monte un vrai journal intime à travers les commandes des autres, 3 ans, ça commence à faire.
Une commande peut être réalisée par moi ou par Bénédicte Albrecht. On peut se voler les commandes, c’est le plus rapide - qui n’a pas toujours la « bonne » réponse - qui la traite. Il n’y a qu’une réponse iconographique possible.
Une forme d’addiction, c’est agréable de se lever et de consulter ses mails et de se dire qu’il y a du travail, des commandes. 3 ans de photographie en ligne, ça fait du stock, mais ça raconte surtout une histoire, notre histoire et celle de certains commanditaires qui quelques mois plus tard, passent de nouvelles commandes. Je constitue une base de données en perpétuelle construction. Des périodes heureuses, de doutes, cette échoppe représente assez bien ma vie et celle de Bénédicte Albrecht.
Celles qui correspondent vraiment à ce que vous vivez personnellement dans une période précise… c’est troublant ! Comme par exemple la Commande 551 : ma vie en rose commandée par sophie le 05-03-2005 et reçue le 07-03-2005. Certaines commandes mettent beaucoup de temps à être réalisées, par manque d’inspiration ou parce que la photo est impossible à réaliser dans l’immédiat. Et quelques mois plus tard, une étincelle et la commande vous semble claire à interpréter.
La personne qui commande reçoit de ma part le fichier original. Elle peut l’imprimer, en faire un poster ou l’envoyer à ses amis, elle lui appartient dans le cadre d’un usage particulier. Par contre, nous conservons un droit moral et un droit d’exploitation sur cette image. Pour les enchères, la photo appartient à celui qui l’a commandé mais on conserve le droit moral. Et les enchères sont peu nombreuses. L’Echoppe est très loin d’être une boutique, on joue à la marchande ! Par ailleurs j’ai enlevé du site les bandeaux Google adword, cela parasitait le site même si c’était intéressant de voir les liens sponsorisés proposés par Google.
Lancée dès le début, la version Mobile a évolué et reste très représentative des attentes dites « mobiles » : peu de place pour décrire, ça va à l’essentiel et ça tourne pratiquement qu’autour du sexe ou de la recherche de l’âme sœur. Ce n’est pas du tout le même public que le public de la version Internet classique. Ce sont plutôt des jeunes, bourrés d’hormones et de doutes sentimentales. Ils attendent des images chocs et excitantes, mais c’est pas tous les jours qu’on peut photographie une orgie pour en faire une fond d’écran de téléphone mobile. Alors on cherche des parades.
Très bon. C’était vraiment agréable de travailler avec Loz (ndrl : André Lozano) et ses élèves. Je fais peu d’ateliers, mais je savais qu’avec Loz, les enfants auraient un certain background artistique et technique ce qui nous a permis de travailler dès le premier jour. Je leur expliquais comment passer une commande, comment orienter le photographe dans sa réponse. Et tous les élèves ont passé des commandes, dans toutes les classes. Certains élèves se sentaient vraiment bien dans la peau de l’artiste, d’autres dans le commanditaire, d’autres dans le rôle d’administrateur réseau pour les mises en ligne. De mon côté, j’ai apprécié le fait de suivre l’atelier à distance, ça me semblait important dans le cadre de cette expérience pédagogique en ligne.
Une exposition des travaux a été ensuite réalisée. Et une suite sera peut être donnée en 2007, dans le même collège, avec Annie Abrahams.
Il n’y a pas eu d’exposition exclusive à Echoppe, mais j’en rêve. L’idéal serait de trouver un conservateur qui fasse son choix dans l’Echoppe et de sortir les images du contexte d’Internet, sur du joli papier.
- sur Nicolas Frespech
- sur Bénédicte Albrecht
- sur Annie Abrahams (lire également Les fantasmes de l’opéra - Ecrans 17/10/2006)
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