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mardi 1er mars 2011 10:03

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Tumblr, shaker à blogueurs

par Alexandre Hervaud

tags : blog , Tumblr

Aperçu des contenus via la page Tumblr Explore

Une photo de plantureuse femme nue, un gif animé d’Alice au pays des merveilles, une bande dessinée geek, un clip glamour, un détournement de John Lennon en Harry Potter… Voilà quelques exemples aperçus à un instant T au cours d’une visite dans les avenues de l’ultime capharnaüm virtuel : Tumblr. Cette plateforme de blogs fondée par David Karp à New York en 2007 est, depuis début février, disponible en version française. Non pas que l’interface en anglais ait découragé les internautes français à l’utiliser avant, puisqu’ils sont déjà près d’un million et demi à fréquenter chaque mois les quelque 14 millions de blogs Tumblr répertoriés, et 60 millions au niveau mondial (dont 25 rien qu’aux Etats-Unis). Cela ne fait pas pour autant 1,5 million d’utilisateurs français inscrits au service et produisant du contenu, certes, mais Tumblr séduit clairement un nombre grandissant d’utilisateurs.

Principal atout, la facilité d’utilisation, d’ailleurs vantée par le New York Times dans une phrase devenue argument publicitaire pour le site : « Bloguer devient un jeu d’enfant. » Consulter les blogs Tumblr est évidemment gratuit, tout comme l’inscription. Une fois membre, et après avoir personnalisé son joujou - les thèmes graphiques parfois payants sont légion -, l’utilisateur verra s’ajouter sur tous les blogs Tumblr qu’il visite la mention « s’abonner » dans un coin de la page web.

En effet, comme avec le service de microblogging Twitter, il est possible de « suivre » ses comptes préférés. C’est d’ailleurs tout l’intérêt du service : une fois abonné à un Tumblr, ses publications apparaîtront chronologiquement parmi d’autres dans le « tableau de bord » de l’utilisateur. Ce terme désigne l’espace « privé » des membres, via lequel ils peuvent eux-mêmes poster du contenu, et où la découverte des improbables publications citées plus tôt s’est déroulée. Pour dégoter de pareilles trouvailles, il faut bien sûr s’abonner à des comptes loufoques et variés, comme celui de l’actrice Valérie Lemercier, par exemple.

Alors que sur une plateforme traditionnelle de blog, l’utilisateur n’a généralement qu’une seule et même forme pour concocter son billet, peu importe sa longueur ou genre, Tumblr propose des outils préréglés pour que l’internaute lambda (comprendre allergique au code HTML) puisse publier différents types de médias. En plus de la basique fonction texte, six autres paramètres sont proposés : photo, citation, lien, discussion, audio et vidéo.

Cette catégorisation explicite autorise les créations de sites parfois lancés sous le coup de l’impulsion. Ainsi, de manière quasi systématique, dès qu’un thème précis fait l’actualité, si possible de manière risible ou décalée, un Tumblr dédié à ce phénomène voit le jour.

Le motif peut être dérisoire. Vendredi dernier, par exemple : à l’issue d’un dîner où il avait convié des blogueurs, Eric Besson apparaît dans une interview vidéo publiée sur YouTube. A la fin de l’entretien, le ministre salue la caméra, non pas d’un doigt d’honneur, comme il le fit en son temps devant les caméras de Canal +, mais d’un hang ten sign, ce petit mouvement de la main prisé par les surfeurs. Ambiance plus Brice de Nice que gouvernement Fillon, donc. Il n’en fallait pas plus pour que deux geeks amusés mettent en ligne, quelques heures après la sortie de l’interview, le Tumblr joliment nommé « Eric Besson iz cool, mersea », où l’image du signe de main inattendu est remixé à foison.

Petit succès immédiat sur Twitter et Facebook, mais qu’on ne s’y trompe pas : personne ne s’en souviendra dans une semaine, à commencer par les créateurs dudit Tumblr. Bienvenue dans l’air de la création instantanée mais éphémère. Ces « collections temporaires » monomaniaques font partie du paysage Tumblr, au même titre que les blogs dédiés au graphisme, au cinéma, à la musique. Si on devait caricaturer l’utilisateur moyen de Tumblr, à la façon dont on décrirait le tenancier d’un Skyblog comme un ado peu scrupuleux de « l’ortograf », on le présenterait, à tort ou à raison, comme un jeune branché cultivé. C’est aussi l’impression de John Maloney, président de Tumblr : « La partie la plus excitante de notre travail quotidien, c’est de voir toutes les manières dont les gens se servent des outils que l’on construit, ils nous étonnent en permanence », déclare-t-il à Libération.

Tout n’est pourtant pas si rose, du côté de Tumblr. Les bugs à répétition du service, régulièrement indisponible, font enrager ses utilisateurs, à tel point que des développeurs ont lancé la semaine dernière un outil permettant la migration d’un compte Tumblr vers la plus robuste (et complexe) plateforme Wordpress. La facilité de partager sur Tumblr, via la fonctionnalité « rebloguer », en fait le terreau idéal pour la dissémination rapide de contenus sans forcément prendre soin de créditer les sources. De quoi créer des rivalités 2.0 : les habitués du célèbre forum 4chan ne goûtent guère la récupération de leurs délires sur Tumblr, et l’ont fait savoir à coup d’attaques du service.

« Cette guerre un peu avortée montre bien les identités technologiques - qu’est-ce qu’ils font avec les outils qu’ils ont - des différentes communautés », analyse Camille Paloque-Berges, enseignante spécialiste en culture numérique. Pour elle, « Tumblr n’est pas très créatif au sens classique du terme, on est assez dans la logique de"suiveurs",dans tous les sens du terme ». Avec 3,5 milliards de posts publiés depuis son lancement, l’inévitable redondance des publications reste toutefois compensée par leur fréquente qualité. C’est déjà pas mal.

Paru dans Libération du 28/02/2011

Bonus : voilà quelques Tumblr où l’on aime bien se balader (prudence, certains ont tendance à y aller franco dans le NSFW) : Fuck Yeah Albuquerque, Unicorn Dicks, Laurent Sciamma, Captchart, Un chef-d’œuvre pasolinien, WarnerChild, Fuck Yeah Twilight Sucks, Sir.chamallow, SANS OUBLIER un certains Ecransfr mis sur pied il y a peu.

Bonus bis : parmi les idées intéressantes avancées par Camille Paloque-Berges et non publiées faute de place dans la version papier de l’article, la suivante mérite d’être soulignée. CPB explique que « l’interface publique ne révèle que ce que l’utilisateur poste ; mais parfois, avec les traces des différents reblogs (avec ou sans commentaires), ou encore avec la fonction askbox (des questions sont posées à l’utilisateur et il y répond en produisant un nouveau billet automatiquement), des éléments de l’interface privée débordent sur l’extérieur ». Pour elle, les usages créatifs liées à la plateforme « sont essentiellement dans l’improvisation d’espaces et de formes de commentaires multimédia nouveaux, et ainsi de nouvelles manières de converser par l’image et le texte. Voilà pour la spécificité de Tumblr ». Et de préciser qu’Evelyne Broudoux, une chercheuse en Information-Communication s’étant penchée sur Tumblr, « a fait le lien entre les formes de micro-blogging et la messagerie instantanée, et je suis assez d’accord avec elle dans l’idée que Tumblr, comme un des micro-blogs les plus riches en fonctionnalités, réalise véritablement un art de la conversation ». Des échanges qui peuvent parfois prendre l’allure de véritable flood dans les tableaux de bord pour peu qu’on suivent des gens particulièrement loquaces (ou du genre à répondre sans grande pudeur à toutes les questions que leurs abonnés leur posent),mais rien de bien gênant in fine.


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