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jeudi 10 février 2011 16:30

  • cinéma

Tutu ne tuera point

par Philippe Azoury

tags : danse , fantastique

DR

Black Swan de Darren Aronofsky avec Natalie Portman, Vincent Cassel, Mila Kunis… 1 h 50.

On se demande comment Darren Aronofsky vit avec ça, mais le succès critique, il y a deux ans, de son précédent opus The Wrestler (featuring un catcheur nommé Mickey Rourke) s’était accompagné de l’idée selon laquelle la réussite du film venait du fait que, pour une fois, le jeune cinéaste de Brooklyn se tenait à distance de lui-même. Se méfiait de son propre penchant à laisser la machine s’emballer jusqu’au grand n’importe quoi. Certes, Pi et Requiem for a Dream, ses premiers opus forgés dans un style brutal et lyrique, flirtaient déjà souvent avec la grandiloquence, mais l’époque (la fin des années 90) tenait encore ce trait pour de l’audace.

Jusqu’à The Fountain (en 2006), son film d’anticipation avec Hugh Jackman, catastrophe esthétique où chaque scène galopait dans le ridicule. Le public était soudain mis en face d’un cas rarissime de cinéaste ne pouvant plus se faire confiance. Un type talentueux mais à qui il était déconseillé de se lâcher. Qu’Aronofsky représente une menace pour lui-même, il en a conscience puisqu’il en fait le sujet de Black Swan, un projet qu’il traîne dans ses cartons depuis dix ans.

 

On a toujours tendance à deviner sous la caméra d’Aronofsky un documentaire sur ses acteurs, quand en sous-texte il ne parle en fait que de lui. Il était déjà facile de deviner le cinéaste battu sous les traits de Rourke, catcheur à terre remontant la pente huilée jusqu’à la victoire. Il faudra aussi sentir son souffle court derrière la nuque de Natalie Portman en tutu. Même si ce que dit le film tient quand même pas mal du portrait en creux de cette actrice qui est aujourd’hui le sex-symbol qui a le plus peur de sa propre image et de son propre corps. Celle dont on sent souvent qu’elle donnerait n’importe quoi plutôt que d’occuper le siège de la star planétaire respectée sur lequel sa notoriété l’assoit. Mais, au-delà d’elle, Black Swan est à lire comme le combat que livre Aronofsky avec une discipline que la survie lui impose mais qui ne lui ressemble en rien.

Vu sous cet angle, le scénario tient en totalité de la séance de divan : une ballerine du New York City Ballet est pressentie pour jouer le double rôle principal dans le Lac des cygnes, mais le casting, opéré par le directeur artistique de la troupe (Vincent Cassel), est indécis : le Lac des cygnes demande à la danseuse étoile d’être à la fois le cygne blanc, cette petite chose innocente, frêle, et gracieuse, et le cygne noir, animal malfaisant, magnétique, empestant le danger. Comme oie blanche, Nina (Portman, donc, immense actrice mais pas exactement la danseuse la plus évidente du monde) est parfaite : appliquée, technique, mais si corsetée qu’elle est toujours à la limite du somnifère humain. Face à elle, Lily, sa plus proche amie, sa rivale (Mina Kunis, bombasse). Fille instinctive, animale, capable de surpasser la danse, au détriment de la chorégraphie. Lily ne respecte rien, pas même les consignes de vie qui vont avec la maîtrise de sa discipline. Elle sort (elle). Elle baise (elle). Elle est un objet de désir (elle). A commencer par celui de Nina, qui voudrait tant être elle, être en elle, qui voudrait tant la voir morte.

DR

Pour un cinéaste aussi baroque (ou grotesque mais au sens - non péjoratif - que l’histoire de l’art donnait au terme, s’amusant de formes malades) qu’Aronofsky, l’équilibre et la perfection que symbolise Nina, parfait produit de l’institution, sont des menottes : le miroir hideux de ce qu’Hollywood attend de lui, et qu’il ne livrera pas. Ce film, qui ne commence à exister que dans le surmenage, se griffe, se ronge les ongles, s’arrache les peaux, se laisse dévorer de l’intérieur, mais presque de façon libératrice, comme pour créer son propre cordon de sécurité pour qu’à un moment donné le ballet (comme avant-hier le catch) soit le spectacle d’une seule personne livrant un combat qui ne concerne qu’elle.

Mais un combat à l’envers du précédent. Il ne s’agit surtout plus de se freiner, comme c’était le cas dans The Wrestler, mais se faire violence pour réussir à se lâcher complètement sans tomber, sans se blesser. S’il continue de ne plus chuter, Darren Aronofsky commencera véritablement à s’imposer comme le rejeton naturel de Brian De Palma. Dans ce cas, ce troublant et performant Black Swan est un peu son Carrie au bal du diable.

Paru dans Libération du 09/02/2011


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