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jeudi 18 décembre 2008 12:37

  • télévision

Ulysse Gosset : « Brejnev n’aurait pas fait mieux »

Entretien avec Ulysse Gosset, viré de France 24 par Alain de Pouzilhac

par Isabelle Roberts, Raphaël Garrigos

tags : interview , loi sur l’audiovisuel

Ulysse Gosset sur France 24 - DR

Ulysse Gosset ne décolère pas. Détaché de France 3 pour être directeur de l’info de France 24, le journaliste animait depuis 2006 l’émission hebdomadaire le Talk de Paris. Alors que son ­contrat arrivait à échéance fin novembre, il s’est vu signifier son éviction de France 24. La semaine dernière dans Libération, Alain de Pouzilhac, président de l’audiovisuel extérieur de la France, justifiait ainsi ce départ : « C’est la fin du contrat d’un homme non performant. »

Vous êtes viré de France 24, dont vous êtes un des fondateurs. Pourquoi ?
Je me pose toujours la question et je ne suis pas le seul. Lorsque le directoire de France 24 m’a convoqué pour me dire que mon contrat ne serait pas renouvelé, j’ai posé trois questions. Est-ce que c’est personnel ? On m’a répondu : « Non. » Est-ce que c’est professionnel ? « Non. » Est-ce que c’est journalistique ? « Non. » Après, je lis dans Libération que mon président m’attaque avec une violence inhabituelle. Malgré mes de­mandes, il ne m’a jamais reçu. Et je ne suis pas un cas isolé. Ce ne sont pas des manières de gentleman, ce n’est pas l’esprit de France 24.

Alain de Pouzilhac dit que votre émission était « la plus chère et la moins regardée » de France 24. Vous êtes d’accord ?
Tout cela est faux, et c’est particulièrement indigne ! Toute la rédaction de France 24 a été choquée de la façon dont Alain de Pouzilhac attaque le Talk de Paris, qui était une référence de la chaîne. La plus chère, c’est faux : France 24 est une chaîne low-cost. ­Seuls deux permanents travaillaient sur le Talk : votre serviteur et une productrice, plus un stagiaire, contre 7 à 10 personnes pour ce genre d’émission sur une autre chaîne. Le coût hebdomadaire moyen de production de l’émission est de 11 700 euros, vous voyez, on n’est pas à CNN.

Quant à l’audience, je suis consterné. Nous n’avons jamais eu les audiences, on les demande, mais en vain. Alain de Pouzilhac fait référence à une étude totalement mystérieuse dont on sait juste qu’elle a été réalisée sur 240 personnes dans 4 pays. Qu’il la publie, cette étude ! Ses propos sont inexacts et diffamatoires. D’ailleurs, je vais assigner Alain de Pouzilhac en justice pour diffamation. Je ne peux pas laisser ainsi porter atteinte à mon intégrité. A ce stade, l’audience ne doit pas être l’objectif numéro 1 : la priorité de France 24, c’est la crédibilité, la qualité de l’information.

L’été dernier, Bernard Kouchner est sorti furieux de votre émission ; ­votre éviction est-elle une conséquence de cette colère ?
Bernard Kouchner a autre chose à faire dans la vie que de s’occuper du Talk de Paris... Le directoire de France 24 a supprimé brutalement de l’antenne la dernière émission, sans m’en avertir, celle où je recevais mon centième invité, et alors que mon contrat était toujours valable ; Brejnev n’aurait pas fait mieux. On attend du président de France 24 et de l’audiovisuel extérieur qu’il porte les valeurs de la France, celles des Lumières, on n’attend pas de lui qu’il fasse de l’excès de zèle et, d’ailleurs, je n’ai jamais accusé Bernard Kouchner de m’avoir limogé. Alain de Pouzilhac, qui est un publicitaire, devrait défendre les programmes et les équipes qui sont la force de la chaîne plutôt que d’abîmer une marque. N’est pas Ted Turner qui veut, hélas ! [le fondateur de CNN, qui a démarré dans la pub, ndlr] Et de quelle autorité Alain de Pouzilhac se réclame-t-il, lui qui n’est qu’un publicitaire, pour porter des jugements sur des journalistes et des émissions d’information ?

Pensez-vous que le choix de Christine Ockrent comme numéro 2 de l’audiovisuel extérieur, malgré le conflit d’intérêt avec son compagnon qui est ministre des Affaires étrangères, était une bonne idée ?
Christine Ockrent m’a reçu, elle. Elle m’a dit qu’elle n’était pour rien dans cette éviction. En fait, tant que la holding de l’audiovisuel extérieur n’est pas constituée, elle ne peut légalement intervenir à France 24. Elle a ajouté : « Je comprends ton amertume et ta colère. » Ça en dit long.

Mais le conflit d’intérêt ?
Tout ce qui nous éloigne des valeurs d’indépendance, de la référence de la BBC et de sa grande tradition de séparation du pouvoir et de l’information ne contribue pas à grandir l’image de France 24 et de l’audiovisuel extérieur de la France. Maintenant, je préfère voir une journaliste à la tête d’une chaîne d’info. Mais les faits parleront d’eux-mêmes, je n’aime pas les procès d’intention. On est censé offrir une alternative à la BBC, à CNN, à Al-Jezira, c’est un défi énorme qui exige un respect total de l’éthique et de l’indépendance.

Paru dans Libération du 18 décembre 2008


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