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jeudi 3 décembre 2009 12:40

  • cinéma

Un Jarmusch plein de self « control »

par Philippe Azoury

Un Isaach De Bankolé de première classe. Photo DR

The Limits of control
de Jim Jarmusch
avec Isaach De Bankolé, Alex Descas, Tilda Swinton… 1 h 56.

Comme Mistery Train en son temps, The Limits of Control est un Jarmusch qui ne fait pas immédiatement impression. On en sort indécis avant que ne passe un jour, deux jours, un mois et que l’on s’aperçoive que le film est là, encore et toujours, collé à nous, résistant à l’oubli : une autre allure.

Il suffit que vous en revoyiez une image et il remonte dans sa totalité. Vu de près, c’est un film un peu emprisonné, un peu musée. Vu de loin, chaque chose y est à sa place, disposée avec minutie sur la ligne de crête de nos mémoires, impeccable et peut-être même amer.

Cela ne fait aucun doute : cette façon de lancer un film dans le vide et de le laisser vivre sa vie chez celui qui le réceptionne, cela vient de la façon finalement unique avec laquelle Jarmusch procède. Il y a longtemps qu’il ne part plus d’un scénario, mais d’éléments dispersés qu’il soumet à des lois fixes, à une discipline. Ici, dans ce Jarmusch opus 13, nous avons, comme son héros (le mystérieux Isaach De Bankolé, black samouraï, taiseux, personnage de Melville perdu dans un néowestern rejoué dans le vide d’un rêve du Sud perdu entre Madrid et Almería), des rendez-vous fixes, à chaque séquence, avec une boîte d’allumettes, une phrase clé (« La vida no vale nada »), une guitare sèche, un imperméable transparent, des amabilités (« No hablé espagnol, verdad ? »), quelques diamants, une chambre d’hôtel et deux expressos commandés dans des tasses séparées. Chaque rencontre les répète, jusqu’à l’absurdité (son côté Beckett-Keaton), l’abstraction. Car en les reproduisant comme un musicien tient sa note, Jarmusch invente une ligne, un truc sioux, une sorte de papier peint uniforme, devenu invisible, à partir de quoi il va pouvoir se détacher de la maîtrise qu’il exerce sur ces éléments et finalement essayer de se dépêtrer de ce contrôle froid sous la coupe duquel il a placé son cinéma depuis trois décennies.

Ce film n’est pas pour rien sous l’inspiration croisée de la musique néoshoegaze que Jarmusch écoute en ce moment à plein volume - Sunn O))), Boris, Earth et son propre groupem Bad Rabbit : quelle bande-son ! Car, comme elle, il rampe tel un reptile, inventant un jeu risqué, cruel, fruit du hasard. En ligne d’horizon inatteignable - mais quand même, ça vaut le coup de vouloir leur coller au train -, deux formes de folies pures : le flamenco, et plus exactement le peteneras, le flamenco lent, celui qui porte malheur, celui qui fout la trouille, même aux gitans ; et la pensée sauvage, paranoïaque, et à jamais out of control de William S. Burroughs.

Il faut voir ce film (que Jarmusch décrit comme un mix entre le Point de non-retour de John Boorman et le Pont du Nord de Jacques Rivette) avancer dans le désert d’Espagne à la recherche de châteaux politiques à abattre pour comprendre qu’au fond, Jarmusch doute et n’a jamais fait que douter.

Paru dans Libération du 2 décembre 2009


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