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vendredi 17 novembre 2006 17:53

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  • cinéma

Un Kurosawa inédit

« Vivre dans la peur », un étrange drame familial sur l’obsession du péril nucléaire.

par Samuel Douhaire

tags : cinéphilie , Japon

DR

« Vivre dans la peur » d’Akira Kurosawa (1955). 1h39. Wild Side Vidéo. Double DVD, 25 euros.

Après la parution d’un magnifique coffret Mikio Naruse le mois dernier, Wild Side fait à nouveau le bonheur des amateurs du cinéma japonais classique avec rien moins qu’un long métrage inédit d’Akira Kurosawa (1).

Dans la filmographie du grand maître nippon, le très étrange Vivre dans la peur (1955) succède à son grand succès Les sept samouraï. Comme un retour à la réalité sociale du Japon de l’après-guerre après l’évasion dans le film d’aventures en costumes. Une interview du critique Fabrice Arduani et un extrait de la série documentaire japonaise « The Masterworks » détaillent en bonus les deux sources d’inspiration de Vivre dans la peur. Kurosawa avait été très impressionné par un accident survenu en 1953 dans les îles Bikini, où des pêcheurs nippons avaient été irradiés à la suite des essais nucléaires de l’armée américaine. Le drame avait eu d’autant plus de retentissement au Japon qu’il survenait huit ans seulement après les bombardements de Hiroshima et de Nagasaki, et au moment même où les Nations-Unies redoutaient que la guerre de Corée dégénérât en conflit nucléaire dévastateur. Quant au personnage de Nakajima, un industriel obsédé jusqu’à la folie par la menace atomique, Kurosawa s’était inspiré de la personnalité de son ami, le compositeur Fumio Hayasaka, mort pendant le tournage avant d’avoir pu achever la partition qui devait clore le film.

Nakajima est un héros de cinéma comme les affectionnait Kurosawa, un patriarche à la démesure shakeasperienne et, en même temps, un fou dostoïevskien, un sage idéaliste confronté au matérialisme du monde moderne– « Est-ce lui qui est fou ? Ou est-ce nous qui restons impassibles en ces temps de folie ? », se demande le psychiatre chargé de le soigner. Toshiro Mifune, acteur fétiche de Kurosawa, âgé de 35 ans à l’époque, s’est artificiellement vieilli pour incarner ce personnage hors norme. Mifune semble réagir constamment en animal traqué, victime d’une terreur instinctive. Sa performance d’acteur extraverti jusqu’au délire tranche avec la mise en scène plutôt classique d’un Kurosawa moins inventif qu’à l’accoutumée. Encore que ses références constantes à Hiroshima, sa description d’un Japon hanté par l’angoisse de mort finissent par donner à ce film à l’esthétique néo-réaliste une atmosphère proche du fantastique. Avertissement prophétique à une société aveuglée par sa soif de développement et d’argent, Vivre ans la peur fut très mal reçu dans un Japon alors en pleine reconstruction. Kurosawa estima par la suite que le film était sorti trop tôt et, peut-être, pas assez abouti. Le réalisateur se reprochait notamment le plan-choc de « la terre qui brûle », une hallucination de son héros qu’il jugeait « ratée ». Des plans aussi « ratés » que cela, on en redemande…

(1) Egalement recommandé chez le même éditeur : la première édition en DVD Zone 2 français de L’ange ivre (1948), le premier chef d’œuvre de Kurosawa, un polar social avec l’alors débutant Toshiro Mifune, assorti en bonus d’une remarquable analyse de Jean Douchet.


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