Un « Moulin Rouge » mélancolique
par Edouard Waintrop
tags : cinéma d’auteur , cinéphilie , le coin du cinéphile
Moulin Rouge. DR
Moulin Rouge de John Huston (1952) avec José Ferrer, Zsa Zsa Gabor, Suzanne Flon, Colette Marchand, 1h59, couleurs , édité par Sevensept, 17 euros.
En 1952, quand il tourne ce film, John Huston est un cinéaste connu. Cela fait déjà onze ans qu’il a dirigé Le faucon maltais, avec Humphrey Bogart, film noir tiré du roman de Dashiell Hammett, qui a fait de lui une valeur sûre. En fait de valeur sûre, il l’était déjà auparavant, comme scénariste. Il a notamment écrit la Grande évasion, High Sierra, qui deviendra un très beau film de Raoul Walsh (1939). Mais revenons à Huston réalisateur. Après avoir porté une caméra pendant la guerre en Europe, sur le front italien, et en avoir rapporté des images sensationnelles (La bataille de San Pietro), après avoir aussi suivi des soldats traumatisés dans un hôpital psychiatrique, (Let There Be Light, film formidable), Huston a dirigé une adaptation d’un roman de Traven, le Trésor de la Sierra Madre, puis un polar un peu coincé, Key Largo, et encore un autre superbe, Quand la ville dort (Asphalt jungle), avec un Sterling Hayden extraordinaire. Il vient de signer African Queen, avec Bogart et Katherine Hepburn. C’est dire qu’il est en forme. Moulin Rouge est un film ambitieux, en couleurs, qui raconte les amours contrariées d’Henri de Toulouse-Lautrec, peintre, aristocrate, nain par accident, alcoolique par désespoir et spectateur des danses du Moulin rouge par goût. Tout n’est tout à fait réussi dans ce film, mais il y a des scènes superbes (les premières de french cancan, les
panoramiques sur le public masculin...). Et puis il y a dans le rôle de Toulouse-Lautrec, José Ferrer, acteur méconnu, sans doute parce qu’avec son nez en patate (il a d’ailleurs joué deux fois Cyrano), il n’a jamais eu le physique d’un Clark Gable. Cet acteur alors de théâtre est entré en cinéma à presque quarante ans en 1948, en jouant le Dauphin Charles dans Jeanne d’Arc de Victor Fleming, avec Ingrid Bergman. Il était un docteur Korvo saisissant dans le mystérieux docteur Korvo de Preminger. Il a gagné un oscar dans le Cyrano de Bergerac de Michael Gordon. Et c’est ainsi auréolé qu’il débarque chez Huston. Il est très émouvant en homme entravé par ses malformations, malheureux en amour, au milieu des folies de son époque. A noter que ce Huston n’a rien à voir avec le Moulin Rouge de 2001, celui de Baz Luhrmann. Il n’a rien de sa frénésie, mais possède en revanche une mélancolie, un amour de ce versant heureusement crapuleux de la Belle époque, de ses couleurs et de ses femmes qui est réjouissant. En bonus, le DVD ne nous présente pas une analyse de l’univers du cinéaste mais un documentaire d’Yves Riou et Philippe Pouchain sur le Moulin rouge, le lieu, mythe de la nuit parisienne où, depuis Toulouse-Lautrec et la Goulue, on a vu Mistinguett et ses belles gambettes, Maurice Chevalier, un instant son chevalier servant, Arletty, Charles Trénet, Yves Montand et même Ray Charles.
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