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lundi 16 mai 2011 10:58

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Un bath film de bits

par Marie Lechner

DR

James Pongo est un gars de Los Angeles qui passe trop de temps devant son ordinateur. Et qui se retrouve désemparé, un lendemain de cuite, lorsqu’il ne parvient pas à retrouver son laptop chéri. Il mène l’enquête pour identifier le coupable. Le scénario de 0s & 1s (« des 0 et des 1 »), long métrage d’Eugene Kotlyarenko, tient en une ligne, mais sur la base de cette maigre intrigue, le jeune réalisateur californien rafraîchit le langage cinématographique à l’heure des bits.

Le film, sorti sur quelques écrans américains et en tournée festivalière, a des allures de bureau d’ordinateur frémissant d’activité, époque AOL plutôt que Facebook, traduisant l’affection de l’auteur pour le « vieux Web ». A l’action principale se superposent une infinité de couches d’informations. Irruption de fenêtres de tchat, messages de spam, alertes virus, pop up invasifs, webcams, présentation Powerpoint, post de blogs, moteur de recherches, un peu de Super Mario par-ci, du Doom par-là, un jeu de solitaire, une poignée de gifs, des pages persos kitsch, le tout régulièrement interrompu de messages SMS qui s’affichent sur l’écran du vieux Nokia du protagoniste.

 

 

Le film est rythmé par une BO, matérialisée sous forme d’une playlist de MP3 dans le coin de l’écran, 100% made in Los Angeles (Ariel Pink, NoAge, Dumdumgirls et autres découvertes faites par Kotlyarenko lors de ses heures passées sur MySpace.) L’écran saturé finit par dessiner un portrait hypermédia de Pongo, montrant comment le système d’exploitation de notre antihéros, privé de sa prothèse numérique, se met à dysfonctionner, au propre comme au figuré. La métaphore informatique est omniprésente.

À l’heure où notre identité se fragmente en un fatras de comptes Facebook, Tumblr, Twitter ou YouTube, le film de Kotlyarenko ne se contente pas d’observer la manière dont les technologies numériques façonnent nos comportements, mais tente de traduire ce recâblage dans un langage visuel contemporain. Le spectateur 2.0, habitué au multitâches, loin d’être submergé ou distrait par ces nuées de fenêtres clignotantes, n’a aucun mal à suivre le récit. Si c’est la première fois que ce genre d’expérimentation se déploie sur grand écran, ce cinéma modulaire, à la narration éclatée, a été exploré dès le milieu des années 90 par les Net-artistes.

La websérie The Scene avait déjà poussé assez loin le concept de « computer screen movie », une intrigue qui se déploie exclusivement sur l’écran d’ordinateur. Le film présentait le héros, un pirate du Net, sous la perspective d’une webcam et la plupart des dialogues s’écrivaient en direct sur plusieurs fenêtres de tchat IRC et messagerie instantanée. « En plaçant l’action sur le bureau de l’ordinateur du héros, expliquaient les réalisateurs, nous voulions que le spectateur ait une expérience vraiment personnelle de l’histoire. »

 

 

Une expérience formelle déclinée plus récemment dans The Chase, clip promotionnel pour le processeur Intel qui revisite un motif éculé du cinéma d’action : la course-poursuite. Elle met en scène une femme qui tente d’échapper à deux hommes en bondissant de fenêtre en fenêtre à travers une cascade de programmes informatiques et applications, Quicktime, Facebook, iTunes, Photoshop : une baston façon jeu vidéo à la Street Fighter se poursuit en chute vertigineuse dans Google Earth, et finit en piqué dans une piscine sur YouTube et course de voiture dans Street View, embrassant au passage de multiples esthétiques : art ascii, jeu vidéo, pub, infographie, animation… Après être sorti en janvier sous la forme d’une vidéo, The Chase vient d’être décliné en HTML 5, répliquant le film en live cette fois, via un déluge de 78 fenêtres qui envahissent le bureau de votre ordinateur. Autant de pistes pour un cinéma du futur, libéré du carcan de l’écran unique et de la narration linéaire.

Paru dans Libération du 14 mai 2011


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