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mercredi 12 mars 2008 15:49

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Un jeu vidéo d’artiste censuré aux Etats-Unis

par Marie Lechner

tags : FPS , censure , art numérique

En mai 2007, Wafaa Bilal, artiste américano-irakien s’enfermait pendant 30 jours dans une galerie avec un fusil de paint-ball braqué sur lui. Lié à un site web, n’importe qui pouvait à toute heure du jour et de la nuit lui tirer dessus à distance. Durant cette performance intitulée Domestic Tension, les internautes pouvaient observer Bilal, discuter avec lui via une webcam et un chat, ou opter pour le langage des armes.

Avec cette réclusion volontaire, Bilal souhaitait attirer l’attention sur les conditions de vie du peuple irakien et le confinement dans lequel il est maintenu par cette guerre qui a déjà coûté la vie à 81 874 civils. Neuf mois après cette expérience traumatisante, qu’on peut visionner jour par jour sur sa chaîne youtube, l’artiste n’arrive toujours pas à trouver le sommeil sans l’aide de médicaments.


Domestic Tension, 14e jour d’enfermement.

Le 5 mars, il présentait une nouvelle pièce polémique au Rensselaer Polytechnic Institute, à Troy dans l’Etat de New-York où il était en résidence. L’exposition a tourné court. Dès le lendemain, elle était suspendue par les autorités administratives de l’Institut. Le temps de réexaminer « l’origine, le contenu et l’intention » de l’exposition, a justifié le vice-président William N. Walker. Pour Bilal, il s’agit d’une censure pure et simple.

La pièce en question est une modification d’un jeu vidéo lui-même très controversé. A l’origine, il s’agit d’un jeu à petit budget intitulé Quest for Saddam. Ce jeu téléchargeable créé par un jeune Américain, Jesse Petrilla, consistait à dégommer des Irakiens, clonés à l’infini, et à pourchasser leur leader. En réponse, le Global Islamic Media Front, la branche médiatique d’Al Qaeda a créé sa propre version, Night of Bush Capturing, se contentant de remplacer les cibles irakiennes par des Américains. Le jeu était identique, les rôles étaient simplement intervertis et la mission était cette fois d’abattre le président Bush.

Quest for Saddam (Petrilla Entertainment 2003)

Quest for Bush (Global Islamic Media Front 2006)

« J’ai joué à Quest for Saddam, explique Bilal à l’éditeur Bryan Boyko, il renforce les stéréotypes sur les Irakiens : tous des terroristes, tous les mêmes. A l’époque, personne ne s’est soucié de ce jeu, mais quand le Global Islamic Media Front, lié à Al Qaeda a repris le jeu, en remplaçant simplement les textures des Irakiens par des Américains, et Saddam par Bush, le jeu a été accusé d’être un outil de recrutement des terroristes. Je voulais attirer l’attention sur cette dualité de traitement. »

Bilal a hacké la version d’Al Qaeda pour y introduire un personnage qui lui ressemble : un étudiant bardé d’explosifs, de la faculté de l’Art Institute of Chicago, qui a perdu son père et son frère dans la guerre d’Irak. Le personnage devient une recrue d’Al Qaeda, un kamikaze parti chasser Bush. Le jeu de Bilal, intitulé The Night of Bush capturing : a virtual Jihadi était projeté sur un écran géant dans le cadre de l’exposition.

Wafaa Bilal est né en Irak en 1966. Persécuté sous le gouvernement autoritaire de Saddam Hussein, il s’est échappé de son pays pour immigrer aux Etats-Unis au début des années 90. Il obtient son diplôme d’art au Chicago Art Institute en 2003. Son frère a été tué dans sa ville d’origine Kufa.

« Cette œuvre veut attirer l’attention sur les généralisations racistes véhiculés par des jeux comme Quest for Saddam ou America’s Army mais également sur la vulnérabilité des civils irakiens qui se retrouvent embrigadés par des groupes violents comme Al Qaeda à cause de l’occupation des Etats-Unis, écrit Bilal dans une lettre au président de l’Institut, en réaction à la « suspension » de son exposition. Parce que nous habitons à l’abri, loin du trauma de la zone de conflit, nous autres Américains, sommes désensibilisés face à la violence de la guerre. Le jeu tend un miroir qui révèle notre propre propension à la violence, au racisme et à la propagande. Nous pouvons fermer nos yeux, nos oreilles et nier que tout ceci existe, mais ça ne règlera pas le problème. »

Manifestation en faveur de Bilal et pour la liberté d’expression.

Cette « censure » serait à imputer au FBI, d’après le Washington Post qui cite Kathy High, chef du département des arts : « Quelqu’un s’est plaint au bureau du FBI, dont les agents auraient contacté les administrateurs du Rensselaer Polytechnic Institute qui ont décidé de suspendre l’exposition. »

Dans le communiqué, le vice-président se justifie : « Rensselauer soutient pleinement la liberté artistique. La question à l’étude concerne l’utilisation de ressources universitaires pour fournir une plate-forme à ce qui semble être un produit d’une organisation terroriste ou incitant à la violence envers le Président des Etats-Unis et sa famille. » La controverse aurait éclaté deux semaines plus tôt, sur le blog du Republican College, qui a accusé le département d’art d’être un « havre de terroriste ». Plusieurs étudiants auraient fait pression pour que l’administration annule l’exposition.

Dans l’interview qui suit, Wafaa Bilal revient sur cette censure et sur la manière dont on lui a refusé l’accès au bâtiment d’exposition.

En attendant, l’une des pièces de Wafaa Bilal est toujours accessible. Dog or Iraqi invite l’internaute à participer à un vote en ligne afin de décider qui du chien Buddy ou de l’Irakien (lui-même) sera soumis à un « waterboarding », interrogatoire musclé dans une location non communiquée à New-York le 21 avril. Le « waterboarding » est une forme de torture par l’eau, consistant à immobiliser une personne sur le dos et à arroser son visage jusqu’à la suffocation. A l’heure actuelle, 58% ont voté en faveur de l’Irakien plutôt que du chien.


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