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lundi 18 mai 2009 16:24

  • cinéma

« Un prophète », taule froissée

Univers carcéral sans fard par Jacques Audiard.

par Gérard Lefort

tag : Cannes 2009

Sélection officielle
Un prophète de Jacques Audiard
Avec Tahar Rahim, Niels Arestrup… 2 h 29.
Sortie française le 26 août.

L’enfance d’un chef. Ou plus exactement son ado­lescence, puisque le récit de formation est ici tatoué sur la peau d’un jeune homme de 19 ans, Malik el-Djebena. Un apprentissage de la vie particulièrement musclé puisque Malik, lorsqu’on fait sa connaissance, vient d’entrer en prison pour y purger une peine de six ans suite à un délit qu’on peut supposer grave.

Parce qu’il est jeune, timide, naïf et tendre, le « stagiaire » tombe sous la coupe des pros de la prison, un clan de détenus corses dirigé par un certain César Luciani (Niels Arestrup), parrain chenu et particulièrement venimeux dont Malik devient la chose  : moitié esclave domestique, préposé au café et aux coups de serpillière, moitié exécuteur des très basses œuvres. Son rite d’initiation consistera à draguer un autre détenu juste avant de lui trancher la gorge avec une lame de rasoir. Ainsi dit, le film de Jacques Audiard ne fait que commencer. Le reste suivra les tours (de con) et détours (de fou) d’une petite frappe devenant gros cogneur. D’abord, en interne, au service de la minimafia corse et bientôt, au gré de ses journées de permission à l’extérieur, pour son propre compte.

Mais ce qu’on suit, surtout, ce sont bien d’autres films dans le film. Primo, un documentaire d’actualité sur la taule. Où l’on voit ce qu’on sait ou soupçonne, et qui ne fera pas plaisir à madame Dati. La promiscuité, la surpopulation, la saleté, le cul, la drogue, la corruption de certains matons, le trafic de tout. Et la question moins posée – et qui ne fera pas du tout plaisir aux partisans de l’angélisme – de l’émergence de lobbies musulmans à l’intérieur des prisons françaises.

C’est Kafka qui tient la caméra, celui de la Colonie pénitentiaire, où les sentences sont gravées dans l’épiderme des condamnés. Un prophète est aussi d’une autre main, celle qui permet de se branler en s’inventant des images excitantes, un film fantasque et fantastique. Où il est question de fantômes et de visions prémonitoires. D’où le titre, qui désigne un genre de prophète laïque au sens où ce n’est pas du tout un dieu qui inspire Malik, mais le taulard qu’il a assassiné. En précisant de surcroît que dans le monde parallèle de la prison, le filmage de la moindre banalité (image virtuose de Stéphane Fontaine) ­instille à tout bout de plan une sourde inquiétude.

Jacques Audiard est le meilleur cinéaste français de l’affolement, qui ne tient pas qu’à sa façon bougeante et alerte de tourner ou à son parti pris de cadrer parfois ses actions comme si elles étaient prises dans le faisceau incertain d’une lampe ­torche. Pour preuve, a contrario, les scènes où le film se calme et s’attarde. Sans qu’on puisse jamais anticiper si cet apaisement provisoire va muer en sagesse ou en grande claque dans la gueule. ­« Celle-là, je ne l’ai pas vue ­partir », dira l’excellent Niels Arestrup après avoir dérouillé Malik par surprise. Enfin, et ce n’est pas la moindre puissance du film, Un prophète est le récit d’une révélation sidérante  : l’inconnu ­Tahar Rahim dans le rôle de Malik.

A l’orée du film, sous le coup brutal d’une pénétration à sec dans l’univers carcéral, on n’y fait pas attention. Mais peu à peu, on s’intéresse à ce superbe work in progress jusqu’à en être subjugué. Le film tient et se tient parce qu’Audiard ne le lâche pas. Sur la brèche du moindre de ses gestes, au plus proche, comme un souffle sur la peau de ce cocktail Molotov de parano, de frime, d’intelligence rusée et de belle innocence. Telle cette scène où Malik, analphabète, apprend à lire et à écrire dans l’école de la prison. Le professeur propose d’épeler le mot « canard ». Malik s’y met, en murmurant, à part lui, soudain comme un enfant gentil.

Cela tient à très peu de chose, un acteur aussi bien inspiré. Un coup d’œil furtif, une façon de passer sa main sur sa joue, une caresse tendre à un bébé, un sourire, enfin.

Paru dans Libération du 18 mai 2009


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