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lundi 18 avril 2011 10:41

  • télévision

Un putain de « Cauchemar »

par Isabelle Roberts, Raphaël Garrigos

tags : télé-réalité , M6

Philippe Etchebest (Julien Knaub / M6) et Gordon Ramsay (photo DR)

Nous étions là, heureux, un joyeux vol-au-vent nous papillonnant dans la tête, encore ravigotés par le bonheur de voir une petite pousse percer la carapace de la crise. Oui, en 2011, en France, un jeune peut encore réussir : c’était la victoire, l’autre lundi, de Stéphanie dans Top chef sur M6. Cent mille euros pour lancer son propre restaurant, créer des emplois et repriser à petits points appliqués le tissu social de sa région. Quand, cling, bang et clang, dans un fracas de batterie de cuisine précipitée sur le sol carrelé de la réalité, M6 - encore elle - nous douche à l’écossaise. Après avoir dessiné de beaux lendemains pour de jeunes chefs, elle leur biffe le surlendemain à l’encre de chipiron : « Cauchemar en cuisine ». Lundi à 20 h 45, la Six va nous faire entrer à coups de poêle dans la caboche que la boustifaille, c’est un métier. Et ce, en exposant à l’opprobre public des restaurateurs à deux doigts de tirer le rideau, jusqu’à ce qu’un superhéros vienne les tirer de la mouise en lançant son fameux cri : « Putain mais merde c’est dégueulasse. »

Fier Gordon

Grâce aux petits cailloux que nous venons de semer (« à l’écossaise » et « putain »), vous, fidèles lecteurs, avez reconnu l’un de nos héros : Gordon Ramsay. Le chef du Trianon à Versailles (au fait, Gordie, la prochaine fois, on prendra des merguez Rossini) a élevé sa mauvaise humeur au soleil écossais et en a fait sa marque de fabrique dans la version originale de Cauchemar en cuisine : Ramsay’s Kitchen Nightmares. Ses colères épiques envers le restaurateur en train de couler la baraque ont fait de Gordon l’un des pionniers de la télé-réalité culinaire qui envahit nos petits écrans mieux qu’une colonie de staphylocoques dorés la cuisine d’un Quick. Une teigne des Highlands, ce Gordon, la terreur des tartans. Sitôt débarqué dans le boui-boui qu’il a pour mission de redresser, il prend vapeur : contre le fucking serveur, le fucking commis, le fucking réfrigérateur où le fucking cuisinier a oublié ce qui ressemble désormais à une fucking « merde de mouton infestée de fourmis ». De fucking fourmis, évidemment. Dire si Gordon est un ami. Surtout quand on sait que le tout est nappé d’un rugueux accent écossais et de scènes torrides où Gordon se dépoile pour enfiler son fucking… mais non, juste son fucking tablier. Et le voilà aux fourneaux : il refait la carte, la déco, l’éducation à l’hygiène du chef local ; il dispense cours de cuisine et coups de pied au cul avec une égale générosité jusqu’à ce que les clients retrouvent le chemin du restaurant. Gordon s’en va alors, le devoir accompli mais non sans s’acquitter d’une dernière bourrade.

A la Ramsay

En suédois, Gordon Ramsay se dit « Alexander Nilsson ». En flamand, prononcer « Luc Bellings », en allemand « Christian Rach » et en norvégien « Eyvind Hellstrøm ». A chaque adaptation, son Gordon local, toujours irascible, toujours aussi prompt à distribuer des coups de tatane aux restaurateurs dans la panade. Aux Etats-Unis, c’est subtil, on dit « Gordon Ramsay » puisqu’il s’est laissé aller à adapter lui-même la version américaine de son Kitchen Nightmares où, pudibonderie oblige, tous ses fucking se transforment en « biiip », réduisant considérablement la durée des dialogues. En France, après une tentative d’imitation de sinistre mémoire (c’était, en 2005 et déjà sur M6, Panique en cuisine, avec Jean-Pierre Coffe) et la diffusion de Gordon doublé en français chaque dimanche sur W9, la Six a enfin trouvé son Ramsay. Prononcez (sans éternuer) « Etchebest ». Même faciès de bouledogue, même allure de boxeur, le chef (deux étoiles au compteur) Philippe Etchebest pousse le mimétisme gordonien jusqu’au particularisme régional : il est basque. Mais rassurez-vous, il nous sert des plâtrées de fucking. Que le CSA ne sorte pas de son coma, c’est en français : « Ah putain, merde, putain, merde, putain c’est chiant. » Variante : « Putain, ça pue. » Déclinaison : « Ah putain, c’est dégueulasse. »

Etchebest mais pas mieux

Ça commence comme un clip du Medef diffusé sous le manteau après la victoire d’Olivier Besancenot en 2012 : « En France, ils sont des milliers chaque année à se lancer dans le rêve d’une vie : ouvrir un restaurant. Ils donnent 100% de leur temps et investissent toutes leurs économies. Mais souvent les affaires tournent mal. » Les zooms déchirants détaillent les cernes bistre des cuistots désespérés tandis que, remuant le couteau dans ces plaies de la tortore, crissent des lames qu’on aiguise. Après, c’est comme quand Batman enfile son costume : gros plans sur des doigts musclés refermant un col ourlé d’un liseré bleu-blanc-rouge, oui celui qui distingue de la valetaille le meilleur ouvrier de France. Il noue son tablier et ça fait le bruit d’un fouet : « Mon nom, Philippe Etchebest. » Très impressionnant. « Je suis pas là pour être gentil, je suis là pour les sortir de la mouise », prévient le justicier prêt à tous les sacrifices : « Je donnerai mes tripes et mon cœur. » Oh non pas des abats, beurk.

En face, les calamités du jour. Paul-Marie et Sissi d’abord, tenanciers d’une gargote sur le port de Toulon et adeptes du tout-surgelé. Etchebest leur fait découvrir la lumière : dans le port, juste en face, il y a des poissons et quand on les mélange avec du vin blanc, c’est bon. Un petit coup de Valérie Damidot plus tard (car Etchebest refait aussi la déco), le restau est sauvé. Notre Gordon tricolore est maintenant du côté d’Avignon à tenter de ranimer Christophe, cuisinier au bord du gaz. « Cet endroit me déprime, on caille, y a personne, on déjeune dans une ambiance de manoir, on attend plus que la visite du comte Dracula », décrit Etchebest. Là, d’un coup, alors que dans le premier numéro, Etchebest avait consciencieusement imité Ramsay jusque dans le moindre de ses emportements, voilà qu’il a les foies. La faute au cuistot : « Je suis arrivé, j’ai cru qu’il allait s’évanouir », se justifie Etchebest. Qui, peu à peu, se ramollit comme une nouille gorgée d’eau : « Le brusquer ne sert à rien », qu’il dit. Et Etchebest de nous psychanalyser le gâte-sauce, de le dorloter. Un scandale. A nous, Gordon ! Un coup de pied au cul du fucking cuisinier, un autre à cette fucking petite fille d’Etchebest. Non mais alors.


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