lundi 20 octobre 2008 12:01
Un système de fous
Docu. Sur Canal+, un reportage sur la psychiatrie en France.
par Eric Favereau
tag : documentaire
L’équipe de Canal+ a , pendant des mois, posé sa caméra dans différentes structures d’accueil. Photo Belleville Prod
Vies de fous, Ecrit et réalisé par Samuel Luret et Jean Thomas Ceccaldi, Canal+, 20h50.
C’est bien, c’est utile, tout le monde a la parole, il y a même de très jolis moments, et les différents aspects de la prise en charge de la folie en France sont tous passés en revue. Mais pourquoi diable a-t-on un soupçon de retenue devant ce très long documentaire, Vies de fous, où une équipe de Canal + a, pendant des mois, posé sa caméra dans les différents lieux qui tentent de répondre aux désordres de l’âme ? Pourquoi un léger sentiment de rester sur sa faim ? Roland Gori, professeur de psychopathologie, a peut-être la réponse. Il le dit dans le reportage : « Chaque société a la psychiatrie qu’elle mérite. Nous sommes, aujourd’hui, du côté de la gestion, et non du souci aux autres. » Pas de doute, on gère, et en matière de santé mentale on le fait comme on peut, tant bien que mal. Et on se plaint. Car tout le monde se plaint. On se plaint du manque de personnels, de la fermeture de 40 000 lits en psychiatrie en vingt ans, du manque de moyens. C’est évidemment vrai. Mais, faut-il rappeler qu’il n’y a eu jamais autant de psychiatres exerçant en France, que la collectivité n’a jamais dépensé autant d’argent pour la santé mentale, et que les Français restent dans le peloton de tête de la consommation des psychotropes dans le monde ? Il n’empêche, on se plaint. Les uns comme les autres parlent des difficultés de trouver des structures d’accueil, et de bien faire son travail. Cette plainte, omniprésente et débordante, pose problème dans ce reportage comme dans la situation réelle de la psychiatrie française. Cette plainte obscurcit tout, unifie des situations qui ont peu à voir les unes avec les autres. Quel rapport entre une jeune ado déprimée et un grand psychotique qui a tué sa mère ? Quel lien, si ce n’est toujours cette plainte de professionnels sur le fait que la société ne se donne pas les moyens de la soulager ? Il y a évidemment autre chose, mais quoi ? On ne l’entend pas. Dans ce reportage comme ailleurs. Restent, pourtant, ces instants de vie qui jalonnent ce long documentaire. « Je suis toujours déçue quand je me réveille le matin », dit tendrement une vieille dame très digne de 83 ans, en larmes au CPOA, cette structure unique de Paris qui accueille toutes les urgences psychiatriques. Une mère de famille, à cran et à bout, dont la fille, avec qui elle vit seule, a tenté à nouveau de se suicider. Elle craque : « Je suis fatiguée, tellement fatiguée, je n’en peux plus. » Ou encore, Frédéric, SDF, qui vit depuis des mois sous une tente dans un bois près de Paris. Il entend des voix, il les fuit comme il peut, le plus loin possible. On lui a proposé une chambre dans un foyer. « J’ai l’impression que la chambre était une cellule, c’était vide, je préfère être seul. » Puis : « Le problème avec les médicaments, c’est qu’ils te guérissent peut-être, mais ils t’assomment. » Et cette image, enfin, de ce jeune homme qui a tué sa mère. Il va être transféré dans un hôpital psychiatrique où il y a une « Unité pour malades difficiles ». On le met sur un brancard, puis on attache, un à un, ses membres. C’est ce que l’on appelle la contention. Et puis, on jette sur le patient une grande couverture : on ne voit plus rien. Nulle plainte, alors. Paru dans Libération du 20 octobre 2008
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