vendredi 13 février 2009 13:45
Une Berlinale en petite forme
Romance Belle Epoque, exil familial, malentendus affectifs, viol dans les Carpathes : un tour d’horizon des trop rares bonheurs qui ont émaillé une 59e édition laborieuse du festival allemand.
par Philippe Lançon
tags : cinéma d’auteur , festival
Michelle Pfeiffer dans Chéri, de Stephen Frears - DR
BERLIN, envoyé spécial
La médiocrité de la 59e Berlinale, qui s’achève samedi, pourrait être résumée comme ça : les acteurs sont meilleurs que les films et les bons sentiments les étouffent. Quelques zooms, plutôt qu’un résumé. La jubilation fut rare mais est arrivée avec Chéri, adaptation du roman de Colette par Stephen Frears : léger, classique et réussi. C’est l’histoire d’un amour Belle Epoque entre une quinquagénaire demi-mondaine, Léa de Lonval, dite Nounoune, et le jeune Fred Peloux, fils de famille, dit Chéri. Chéri est l’objet du désir de ces dames, une créature ferme du zob et molle de décision : Rupert Friend (nettement plus roupette qu’Everett) incarne parfaitement cette virilité flottante « à l’œil de scie ». A 19 ans, fatigué de séduire, Chéri pourrait s’exclamer comme le Casanova d’Apollinaire : « Pour n’être pas aimé/ Grands Dieux ! Que faut-il faire ! Car j’ai déjà charmé/ La ville toute entière. » Et Lea : « J’ai l’impression d’être au lit avec un Chinois. Je ne peux décrire son caractère, c’est comme s’il n’en avait pas. » Michelle Pfeiffer joue Léa. Quiconque l’a entendue prononcer : « Oh ! Cheurrri ! » n’ignore plus de quoi est capable le cinéma anglo-saxon en matière de plates-bandes phonétiquement ravagées. A 50 ans, Pfeiffer a l’âge du rôle sans en avoir l’apparence, le corps d’une actrice hollywoodienne 2009 ayant peu de rapport avec celui d’une courtisane millésimée 1906. Mais elle tient délicatement son emploi de bête d’orgueil amoureux comme elle tenait, voilà vingt ans, celui de la présidente de Tourvel dans les Liaisons dangereuses du même Stephen Frears. Le monde des Lumières n’est pas si différent de celui de la Belle Epoque. Frears aime les mondes finissant et les sentiments qui vivent d’être formalisés, par les décors à la précision sensuelle, les dialogues si spirituels, les lents mouvements de caméra dont l’élégance fait sentir la fatalité. Séjourner en Roumanie n’a jamais été une sinécure, mais il y a pire, c’est d’aller voir des films qui s’y passent. Celui du festival – l’un des meilleurs de la sélection – s’intitule Katalin Varga, premier long métrage de l’Anglais Peter Strickland. Son mari vire Katalin (Hilda Peter) lorsqu’il apprend que leur fils n’est pas de lui. Elle part avec l’enfant qui ne sait rien, ne comprend rien. Ils vont en carriole, de village en village, sur les chemins des Carpathes. Où va Katalin ? Qui est le vrai père ? Que s’est-il passé ? Pourquoi regarde-t-elle les forêts sombres et bourdonnantes avec une telle fièvre ? Et pourquoi tue-t-elle cet homme qui l’a draguée dans un bal et qui semblait lui plaire ? Les images sombres – d’une nature splendide, opaque et non accueillante – accompagnent le chemin silencieux de cette jeune femme maigre, nerveuse, aiguisée par sa colère ; elles ne le devancent jamais. On en saura juste assez pour la voir mourir, sauvagement et brusquement, dans un bois. Dans cette catégorie, l’ours de plomb revient à Little Soldat, de la Danoise Annette Olesen. Une jeune femme, Lotte, revient traumatisée de son engagement en Irak. Son père, qui dirige une entreprise de transport et un petit trafic de putes nigérianes, l’engage pour être le chauffeur et le garde du corps de celle qui lui sert de compagne. Ça finira mal, car Lotte, chez Hamlet comme en Mésopotamie, veut à tout prix faire le bien. L’interprétation pince-sans-rire, tout en dépression vodka-muette de Trine Dyrholm, rappelle agréablement le comique suicidaire des œuvres prépolaires, jusqu’au moment où l’on comprend, quand ça devient mauvais, que le scénario est une resucée de Taxi Driver. De même, le polar louisianais de Bertrand Tavernier, In the Electric Mist (tiré de Dans la brume électrique avec les soldats confédérés, de James Lee Burke), doit être meilleur pour ceux qui n’ont pas vu Tommy Lee Jones déplacer son bloc reptilien dans No Country for Old Men. Le boulot de Tavernier est sérieux, mais plusieurs rôles tombent à plat, et il n’est pas certain qu’avoir déplacé l’intrigue après l’ouragan Katrina soit la bonne idée qu’il prétend : trop de bonne conscience affaiblit le récit. L’ours de plume de la catégorie revient à Alle Andere (Chacun est différent), de l’Allemande Maren Ade. Un jeune couple passe l’été dans une villa de famille en Italie. Chris est architecte, brillant mais échouant par absence de compromis, sorte d’androgyne délicat soudain très dur : un ex-adolescent de Gus Van Sant qui aurait atteint 30 ans (est-ce souhaitable ?). Gitti est attachée de presse d’un groupe de rock : c’est l’extraordinaire Birgit Minichmayr, une bombe rousse à tâches de son, comme un gros œillet d’Inde planté dans un bouquet de violettes. En quelques jours, les deux traversent tous les états d’amour, de non-amour, de malentendus sociaux et affectifs : du Bergman au berceau, en plus tendre, mais avec la science des intermittences du cœur et des rapports à l’autre. Dans Storm, de l’Allemand Hans-Christian Schmid, c’est la vie compliquée du TPI face aux tueurs serbes de Bosnie qu’on nous sert, avec dans le rôle de la vaillante Antigone yankee face aux juges trop politiques, la fatigante Kerry Fox : typique film de procès, au suspense à la fois efficace et pas très bien ficelé, avec incursions menaçantes chez les tueurs non repentis. La jeune Bosniaque violée qui témoigne en vain est jouée par Anamaria Marinca, l’actrice roumaine de 4 Mois, 3 semaines et 2 jours (palme d’or à Cannes en 2007) : un ange aux cheveux courts, aussi féminine que garçon, Jean Seberg des Carpathes. Après avoir vu une quinzaine d’autres produits oubliables (et déjà oubliés), on attendait au moins du rêve de Chine avec Forever Enthralled, biographie filmée du premier chanteur de l’Opéra de Pékin qui eut, dans les années 30, un succès international, et bouleversa cet art aux gestes inamovibles. Son destin d’homme sacrifié à son génie permet d’évoquer en contrepoint l’histoire de la Chine républicaine. A aucun moment le réalisateur ne semble se demander comment l’image pourrait révéler la délicate sédimentation de l’opéra de Pékin. Le film n’est modérément ennuyeux que parce qu’il est chinois, donc dépaysant. S’il évoquait aussi sagement la vie de Dietrich Fischer-Dieskau, il ennuierait sans doute les Allemands, mais pas les Chinois. Beaucoup de larmes, cette année, ont conclu les films berlinois. Le cinéma est sur le divan, la séance dure deux heures. Et comme disait Maupassant : « Pour faire une bonne pièce, il faut mettre de l’intérêt dans l’exposition, du charme dans le développement et du pathétique dans le dénouement. » Paru dans Libération du 13 février 2009Le plaisir
La douleur
J’ai déjà vu ça
quelque part
Ah ! La guerre…
Nuit de Chine
Catharsis
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