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mercredi 24 septembre 2008 08:16

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«Une ethnologie spontanée de la transe»

Louis-Georges Schwartz, professeur de cinéma et Nicole Brenez, spécialiste du cinéma expérimental, se sont penchés ensemble sur les salvia-films.

tags : vidéo , interview

Louis-Georges Schwartz, professeur de cinéma à l’université d’Ohio (Etats-Unis) et Nicole Brenez, spécialiste française du cinéma expérimental, se sont penchés ensemble sur les salvia-films.

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Salvia : La toile sort ses tripes

La salvia, dernière drogue à la mode, est devenue un phénomène Internet, via YouTube. Filmés en pleine défonce psychédélique, les consommateurs donnent naissance à une nouvelle esthétique de la commotion.

« Ce sont des performances trouvées »

Brody Condon est l’auteur de « Without Sun », montage de salvia-clips. Entretien.

«Les cerveaux se fendent et enfantent de nouveaux mondes. Cassez les modèles, fracassez les images», réclamait Tuli Kupferberg, le poète du groupe The Fugs, écoutant Allen Ginsberg annoncer la conquête du monde par le LSD dans un beau film d’Antonello Branca, What’s happening?, en 1966.

Les communautés qui se construisent autour de la consommation d’hallucinogènes aux effets psychédéliques n’ont rien de nouveau. Mais, contrairement à l’art de la drogue et aux arts inspirés par les drogues caractéristiques des générations précédentes, les salvia-vidéos qui fleurissent sur YouTube s’attachent rarement à retranscrire les hallucinations du trippeur; quand elles s’y emploient, elles reprennent platement l’iconographie psychédélique des années 60.

Les salvia-vidéos se consacrent à une sorte d’ethnologie spontanée des corps en transe. Loin des sphères mystiques, les usagers de la salvia s’en tiennent à une attitude séculaire, pratique et descriptive. Corps spasmodiques qui refusent de tenir en place, repoussés sur leurs lits par des témoins jubilant d’assister à une possession instantanée : la salvia apparaît surtout comme une promesse de gag corporel. Joie de se muer en sa propre marionnette ou bad trip consenti avec la délectation de celui qui échappe un instant à sa condition pour frôler ses pires cauchemars: la salvia transforme le trippeur en bête de scène.

Souvent, les salvia-vidéos enregistrent la défloration psychique: le premier trip, la première prise, versant mondialement diffusable de dépucelages physiques, pour l’instant encore réservés à l’intime. Les salvieurs en action semblent aussi désarmés que de petits enfants ou des animaux, à la merci des plaisanteries de ceux qui les filment et jouent avec eux comme avec des chiots ou des bébés, sortes de bizarres poupées vivantes répétant mécaniquement les mêmes «shit», «God» ou «wow». Les soubresauts, enroulements, ricanements témoignent d’une dissociation totale ­entre l’expérience vécue et son enregistrement. La puissance instantanée de la salvia et ses effets somatiques burlesques et humiliants s’adaptent parfaitement aux formes brèves des films sur Internet. On est loin des expériences méditatives du Eat d’Andy Warhol: Robert Indiana y mâchait son champignon pendant quarante minutes, nous obligeant à induire les sensations et hallucinations dont son visage impassible ne laissait rien deviner. Les salvia-vidéos proviennent d’un monde en flashs rapides, sans perspective, où chacun se prête volontiers à devenir le clown, la poupée ou le punching-ball de chaque autre. La transe n’a plus rien d’extatique, les teenagers n’ont plus de surmoi, la drogue n’a plus de puissance inventive. Les images fracassées ne protègent plus du dénuement mental une génération ironique et bouleversante de littéralité.


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