mardi 11 août 2009 18:10
«Une mauvaise analyse»
par Marie Lechner
tag : interview
Le chercheur Nicolas Nova commente les échecs :
Auteur d’une thèse sur les interactions entre l’homme et l’ordinateur, le chercheur Nicolas Nova, responsable du programme de conférence Lift, s’intéresse sur son blog Pasta & Vinegar à la manière dont les technologies sont utilisées et aux raisons de leurs échecs. Le vidéophone est une technologie du futur qui l’est restée ! Le vidéophone est en effet un exemple intéressant ; le genre d’outil qu’on aurait dans une voiture volante ! Le produit en lui-même est un ratage, mais l’idée de communiquer avec des images ne l’est pas. C’est la forme de l’objet qui est inadéquate. Souvent, les échecs du passé préfigurent des possibilités futures. Tout comme l’avènement du frigo intelligent sans cesse reporté… Le frigo me fascine. Chaque fois qu’une nouvelle technologie apparaît, un nouveau modèle de frigo arrive sur le marché. Alors qu’ils n’ont jamais décollé, on continue à en produire depuis plus de dix ansen dépit du bon sens. D’abord, le frigo est équipé d’un écran pour lire les recettes, puis l’écran est connecté à Internet. Apparaissent les puces RFID pour être averti lorsque les produits sont périmés. Puis, le frigo qui passe commande automatiquementdès que le lait est épuisé, ou qui propose une recette à partir des produits disponibles. C’est une vision très utilitariste d’ingénieurs convaincus qu’il faut optimiser la vie en automatisant des tâches pénibles, comme faire les courses. C’est un argument fallacieux. Vous faites un constat similaire pour la nouvelle vogue des «friend finder». En effet, avec le développement des médias géolocalisés (1), on ne compte plus le nombre de sociétés qui proposent comme service phare de localiser ses amis, tels Aka-Aki, Loopt, Latitude… Là encore, ça part d’une mauvaise analyse. La localisation des amis est basée sur une idée simple. Lorsqu’on est au téléphone, la première question posée est «t’es où ?» Ces services proposent d’automatiser le «t’es où ?» en indiquant à tout moment où se trouvent nos amis. Mais automatiser la position de ses amis, ce n’est pas la même chose que d’envoyer un SMS personnalisé invitant quelqu’un à nous rejoindre. On veut garder le contrôle sur notre vie. On ne veut pas de quelque chose qui communique à chacun notre position ou qui recharge notre frigo. On veut à la fois quelque chose qui simplifie la vie mais sans perdre la spontanéité. Les différences culturelles et géographiques jouent également un rôle?
En Europe la peur de l’intrusion et l’imaginaire qui se construit autour est beaucoup plus forte qu’en Corée, au Japon ou même aux Etats Unis où la géolocalisation pose moins de problème, c’est le cas aussi des robots. En France particulièrement, on craint le fichage, cette peur latente trouve peut être son origine dans la deuxième guerre mondiale et les dénonciations. À quoi est due cette perpétuation de mauvaises idées ? Souvent, les inventeurs et la société tout entière sont piégés dans l’air du temps, avec des obsessions communes : la course aux étoiles dans les années 60, l’avènement de la virtualité dans les années 80 (réactivé récemment avec le soufflé Second Life), le contenu généré par les utilisateurs dans les années 2000… Les innovations comportent plusieurs phases. Il y a d’abord l’utopie – on annonce que cette technologie va changer le monde –, puis on se rend compte qu’il n’y a pas les effets escomptés. Et puis, dix ans plus tard, un nouvel usage non prévu peut émerger. On fait toujours des erreurs dans le court terme et on sous-estime le long terme. C’est un peu toute l’histoire des sciences et techniques, le téléphone n’était pas prévu pour un usage personnel, pas plus que l’ordinateur… (1) Les Médias géolocalisés, Nicolas Nova. Ed. : FYP.
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