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mercredi 13 octobre 2010 09:11

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Une seconde vie pour « Le Monde sur le fil »

par Marie Lechner

tag : cinéma d’auteur

DR

Le Monde sur le fil de Rainer W. Fassbinder
avec Klaus Löwitsch, Barbara Valentin… 3 h 25
En salles et en DVD (éd. Carlotta)

En 1973, quand est diffusé le Monde sur le fil, téléfilm de science-fiction en deux parties de Rainer W. Fassbinder, resté inédit chez nous, les ordinateurs n’ont pas encore envahi notre quotidien, le premier jeu vidéo de l’histoire, Pong, vient tout juste de voir le jour et Internet est un obscur réseau aux mains du Pentagone. Ce qui rend ce drôle d’objet particulièrement fascinant, plus pertinent aujourd’hui, à l’ère de l’informatique ubiquiste, des technologies mobiles et autres mondes parallèles à la Second Life qui font vaciller toujours plus les limites entre réel et virtuel.

Adaptation d’un roman de l’Américain Daniel F. Galouye de 1964, l’intrigue se déploie à l’institut de cybernétique et de futurologie, où un super calculateur héberge le Simulacron, un programme qui modélise un monde artificiel peuplé de plusieurs milliers d’« unités » (ou avatars, comme on dit aujourd’hui) dont le comportement est surveillé et analysé en permanence. Affublés d’un casque, les développeurs peuvent se promener dans ce monde, reflet du leur, sous la forme de « projections ». L’ingénieur Fred Stiller (le viril Klaus Löwitsch) se retrouve aux commandes du projet, convoité par les lobbys industriels, après la mort mystérieuse du responsable. Le chef de la sécurité, sur le point de lui faire une révélation, disparaît lui aussi sans laisser de traces. Plus bizarre encore, aucun des employés ne semble se souvenir de lui. Soupçonnant que quelque chose ne tourne pas rond, Stiller finit par se rendre à l’insupportable vérité : si nous sommes capables de créer un simulacre de monde électronique, qu’est-ce qui nous certifie que nous ne vivons pas nous aussi dans une réalité simulée, sans le savoir ?

Bande annonce

 

Le Monde sur le fil est à ce titre un ancêtre évident de Matrix (1999), tout en étant à l’opposé de la dystopie de synthèse gonflée aux effets spéciaux des frères Wachowski. Pas de bullet time, ni scènes d’actions spectaculaires, le film de Fassbinder se concentre sur les questions existentielles posées par ce scénario d’illusions et s’apparente davantage à une méditation sur la paranoïa devenue le syndrome majeur de l’ère de l’information. La caméra s’attarde sur les personnages et leurs états d’âme. Le film est traversé de silhouettes hiératiques, transparentes, au regard vague, légèrement irréelles et dénaturées. Leurs poses affectées, le ton et la platitude des dialogues, leur façon de s’accoutrer en robe de soirée pour aller travailler participent à cette sensation d’« inquiétante étrangeté ». Renforcée par les mouvements tournoyants de la caméra, les perspectives déstabilisantes et les procédés optiques extrêmement artificiels : jeu d’illusion, images vacillantes, qui se réfléchissent, se distordent et se fracturent à l’infini dans les miroirs, au point de ne plus savoir si c’est le personnage qu’on voit ou son image tronquée.

Fassbinder s’est entouré d’un régiment d’anciennes stars du cinéma, comme la voluptueuse Barbara Valentin, Eddie Constantine (le héros d’Alphaville de Godard), le charmeur Karl-Heinz Vosgerau, figures d’un autre temps posées dans un décor qui se voulait alors semi-futuriste. Le réalisateur allemand a choisi Paris comme principal lieu de tournage, ville en mutation, avec ses tours modernes, ses galeries commerçantes souterraines, ses nouveaux quartiers en construction et ses cabarets interlopes, comme l’Alcazar. Le futur vu d’ici suinte le kitch seventies et l’art nouveau glacial, plexiglas, verres, miroirs, bois laqué et acier chromé. On ne peut s’empêcher de faire l’analogie avec Second Life, ses malls désaffectés, ses rues qui ne mènent nulle part, peuplées d’avatars clinquants et raides. Dans ce monde sur le fil bizarrement flottant, seul le héros a l’air vivant, compact, livré à l’absurdité d’une vie où rien n’existe. Conscient de sa condition, il devient l’homme à abattre (ou plutôt le circuit à déprogrammer), parce qu’il met en péril l’existence même du système. In extremis, il parvient à faire un saut existentiel vers le monde supérieur… forcément déceptif. Ce vrai monde l’est-il d’ailleurs vraiment ?

Paru dans Libération du 12 octobre 2010


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