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vendredi 3 juillet 2009 14:52

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« Une utopie qui se construit contre l’Etat »

Dominique Weber, philosophe, analyse la figure politique du pirate  « libéral-libertaire »

par Eric Aeschimann

tag : piratage

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Pirates de tous bord

De la flibuste d’hier et d’aujourd’hui aux hors-la-loi du Net... La revue "Esprit" explore "un monde devenu liquide".

Dominique Weber enseigne la philosophie en classes préparatoires. Il a publié Hobbes et le désir des fous, en 2007, aux Presses de l’université Paris-Sorbonne. Dans le dossier d’Esprit, il analyse la piraterie dans sa dimension politique.

Des radios-pirates à la liste Pirate Bay en Suède, comment le pirate est-il devenu une figure politique  ?
Il me semble que la perception de la piraterie a commencé à changer avec les travaux de l’historien britannique Christopher Hill et notamment son article intitulé « Radical Pirates  ? », paru en 1984. Hill est le premier à l’inscrire dans le contexte politico-religieux de la révolution anglaise du XVIIe siècle et notamment de la contestation virulente du pouvoir royal et de l’Eglise établie d’Angleterre par la partie la plus radicale du mouvement calviniste puritain. Ce mouvement comptait de nombreux représentants dans la piraterie et ses idéaux l’ont imprégné en profondeur, même s’il n’est pas vrai de dire que les pirates anglais furent tous des « dissidents » religieux ou que tous les radicaux se firent pirates. En tous les cas, l’article de Hill a ouvert la voie à une réévaluation de la piraterie dont attestent surtout, aux États-Unis, les travaux importants de Marcus Rediker (1). Ils nous apprennent que, bien plus qu’une manière de pratiquer le brigandage sur mer, la piraterie est un phénomène politique, porteur d’une véritable refonte des codes sociaux concernant l’autorité, le partage des richesses, la protection sociale, le refus de l’esclavage ou même le statut de la femme. Dans l’Histoire générale des plus fameux pirates, Daniel Defoe a des pages extraordinaires pour décrire Libertalia, une colonie pirate à Madagascar aux airs d’utopie républicaine.

Néanmoins, écrivez-vous, le « pirate » n’est pas un « partisan », car il ne cherche pas à faire la révolution.
J’emprunte cette distinction au philosophe Carl Schmitt. La question de départ, pour lui, était celle des combattants irréguliers, c’est-à-dire n’appartenant pas aux armées régulières d’un Etat souverain. ­Schmitt s’intéresse à l’irrégularité parce que le XXe siècle est confronté à une manière nouvelle de faire la guerre  : le combat des partisans, notamment selon la théorisation qu’en ont fait Lénine et Mao. Pour Schmitt, le partisan agit dans une logique d’hostilité absolue parce que sa finalité, commandée par les impératifs révolutionnaires, est de détruire l’institution politique existante. Son but est néanmoins de parvenir à remplacer cette dernière par une autre. En ce sens, il demeure profondément ancré dans les réalités territoriales  : il est « tellurique ». Le pirate est lui aussi un combattant irrégulier, avec cette double différence aux yeux de Schmitt que, d’une part, il exprime une vision maritime du monde et, d’autre part, que, ne prétendant pas remplacer l’institution terrestre, il n’est qu’un criminel pratiquant la rapine. Une analyse qui, je crois, minimise le fait que la piraterie fut aussi, à certaines époques, une façon de remettre en cause l’ordre établi.

Peut-on, sans anachronisme, rapprocher le pirate des nouveaux militants – l’altermondialiste, le militant du logiciel libre  – qui, eux aussi, refusent de prendre le pouvoir  ?
On peut en tout cas constater que l’utilisation de la figure du pirate par les mouvements altermondialistes est tout à fait revendiquée. Un collectif politique anglais, appelé « Do or Die », a publié il y a quelques années un petit texte, Bastions pirates. Une histoire libertaire de la piraterie. L’effondrement du marxisme-léninisme a laissé orpheline toute une frange de militants politiques, en quête de nouveaux modèles théoriques et pratiques de contestation, de nouvelles utopies. Les utopies de l’âge classique, comme celle de Thomas More, proposaient ce que Pierre-François Moreau appelle un « roman de l’Etat », c’est-à-dire la description d’un fonctionnement parfaitement rationnel de l’Etat. Or, l’utopie pirate, elle, se construit contre l’Etat. En économie ou sur Internet, la figure du pirate réunit de façon étonnante, voire inquiétante, l’esprit libéral et l’aspiration libertaire, tous deux désireux d’un monde liquide, « désinstitué », débarrassé de la contrainte des États « telluriques ». Mais dans un monde liquide, qui protégera les plus faibles  ? La vie humaine n’est pas naturelle, elle doit être instituée et protégée. D’ail­leurs, le droit romain, qui se fixe pour but d’« instituer la vie », décrivait le pirate comme « l’ennemi du genre humain ».

(1) Voir à ce propos  : Marcus Rediker et Peter Linebaugh, L’Hydre aux milles têtes. L’Histoire cachée de l’Atlantique révolutionnaire, paru aux Editions Amsterdam fin 2008.

Publié dans Libération du 02/07/09


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