dimanche 11 janvier 2009 10:02
Une vie à quai
Chaque samedi, la techno-chronique de Pierre Marcelle.
par Pierre Marcelle
Ce fut lors de cette grande transhumance de la fin décembre, toute pleine de toutes sortes de rames et wagons bondés. Celui de tête de celle immobilisée à la station Bastille du métropolitain achevait de se remplir lorsqu’une voix sonore de panique figea tous les usagers du bout du quai. « Madame ! Madame ! », hurlait-elle, comme si une vie au moins en dépendait. Emise par un voyageur de la faction descendante, elle s’adressait à la victime présumée d’un incident certainement gravissime. De fait, le crieur d’alarme, quadragénaire et noir de peau, se fit soudain explicite, avec son bras tendu désignant, comme un mica posé dedans la texture du sol, un appareil de téléphonie mobile chu, à son dire, de la poche –ou du sac ?– d’une passagère qui venait de s’engouffrer dans la rame, dix ou douze mètres en amont... Advint alors ce phénomène caractéristique des temps mutants : dans l’urgence du départ imminent de la rame, une chaîne s’improvisa de tous les usagers sis entre la tête du wagon et l’appareil presque perdu. Et ce fut comme si chacun de ses maillons avait dans l’instant perçu l’enjeu considérable résidant dans ces deux ou trois cents grammes de technologie numérique bourrés de vie privée. Comme si, instinctivement solidaire, chacun avait projeté sur soi-même l’hypothèse du drame en quoi consisterait le deuil de son propre portable. Ainsi, promptement ramassé, l’engin passa de main en main jusqu’à sa propriétaire éperdue de reconnaissance mais ne sachant qui remercier, d’un congénère bienveillant ou d’un sort bienheureux, tandis que déjà claquaient les portes et s’ébranlait le convoi... Parce qu’il n’y a pas de miracle, il faut imaginer, dans la proximité immédiate de l’incident, la compréhension solidaire d’un conducteur témoin de la scène dans un rétroviseur. N’empêche... Comme c’était peu de jours avant Noël, ce conte s’acheva bien. Paru dans Libération du 10 janvier 2009
Il y a 0 réaction à cet article.
Lire les réactions.Réagir à cet article.
Partager cet article
Partager Tweet


