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mardi 21 février 2012 19:02

  • télévision

Une vie pas semée d’embauches

par Luc Peillon

tags : documentaire , Arte

DR

Le travail, malade du chômage
documentaire d’Anne Kunvari
Arte, ce soir, 20 h 35.

 

Ils ne font jamais l’ouverture du 20 heures, apparaissent rarement dans les journaux, et quand ils ont l’honneur d’être cités par les hommes politiques, généralement de droite, c’est pour être qualifiés d’« assistés ». Ce sont ces millions de précaires, qui passent de Pôle Emploi à des petits boulots, et inversement, ces 15% de salariés qui servent de variable d’ajustement aux entreprises. C’est vers eux, ces fantômes du marché de l’emploi, aussi vite licenciés qu’embauchés, qu’Anne Kunvari, assistée de Nadya Charvet (ancienne journaliste à Libération), a tourné sa caméra, dans un docu pédago et utile, diffusé dans le cadre d’une théma sur le chômage. Vers ce « précariat » défini par le sociologue Robert Castel comme une « sorte de sous-division du travail qui se développe en dessous du salariat ».

Une catégorie composée « d’une partie de l’ancienne classe ouvrière, auparavant relativement intégrée, avec un travail stable et une protection sociale, et qui a désormais perdu pied ». Enchaînant les stages d’insertion, les petits contrats, les allers-retours entre monde du travail et chômage, ces précaires qui vivent en permanence dans l’incertitude du lendemain, ne demandent pourtant qu’une chose : savoir. Pour cette mère isolée avec deux enfants, si le contrat qui s’achève dans deux jours sera renouvelé. Pour cette jeune fille sans expérience, si l’« on veut bien me donner ma chance » un jour. « On se demande ce qui cloche, on est perdu, résume un autre, appliqué à donner le meilleur de lui-même sur l’exploitation agricole bio qui lui sert de chantier d’insertion. On avance, on recule, on a l’impression de se retrouver toujours au point de départ. »

La course à ces « bouts d’emploi », ainsi que les qualifie l’économiste Pierre Concialdi, est telle qu’elle se mue en une recherche du travail à tout prix. Cet ouvrier intérimaire immigré, qui vient tout juste d’achever son contrat de quelques mois, est ainsi prêt à reprendre l’avion et à revenir de vacances « tout de suite, dans les 24 heures », si une nouvelle mission se présente.

Chez Peugeot, la précarité en vient à impacter les employés permanents. « L’intérim permet d’avoir du sang neuf en continu », expliquent les syndicalistes CGT, mais elle génère, du coup, une vraie pression sur les salariés intégrés. « Quand un poste chargé a été occupé par un intérimaire, difficile pour le salarié en CDI de se plaindre alors que l’intérimaire l’a fait. »

Ce précariat, installé depuis une vingtaine d’années, a-t-il au moins comme vertu de favoriser l’insertion professionnelle ? « Non, car il n’y a pas de lien entre flexibilité et taux de chômage, explique l’économiste Laurent Cordonnier. La flexibilité ne crée pas d’emploi, mais sert à renouveler la file d’attente plus rapidement. » Pour le spécialiste du monde du travail Thomas Coutrot, elle permet surtout de « garantir le niveau des profits, en ajustant la masse salariale dès que l’activité économique est réduite ». Et de satisfaire ainsi « les exigences de rentabilité des actionnaires et des milieux financiers, même en conjoncture économique déprimée ». Ou quand la précarité des uns contribue, avant tout, à la stabilité des autres.

 

Paru dans Libération du 21 février 2012


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