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jeudi 5 mai 2011 12:33

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Unifrance rêve de festin chinois

par Philippe Azoury

tags : économie , censure , Chine

Copacabana, avec Isabelle Huppert, a été diffusé mi-avril au festival Panorama. Photo Unifrance

De notre envoyé spécial à Pékin.

La Chine est proche, brandissait en 1967 Marco Bellocchio. La Chine est proche, entonnent producteurs et distributeurs français, réunis en délégation à Pékin, mi-avril à l’occasion du festival Panorama. Où, sous l’égide d’Unifrance Films, a été présenté un panel représentant la production française récente dans sa diversité (Copacabana, Potiche, Tout ce qui brille, Angèle et Tony, Océans, l’Homme qui voulait vivre sa vie, les Femmes du 6e étage…). Acteurs et réalisateurs sont du voyage, livrant interview sur interview sans oublier de partir, micro au poing, à la rencontre du public dans des débats post-projo. Derrière le photocall, une partie plus politique s’est jouée entre officiels chinois et français, avec pour ces derniers un mirage au bout de la lunette : l’extraordinaire marché potentiel qu’offre la Chine, qui vend entre 100 et 250 millions (les chiffres varient suivant les interlocuteurs) de tickets de cinéma par an. Une Chine qui est en train de renouveler entièrement son parc de salles (5 300 écrans en 2010, dont 1 100 en 3D et plus de 3 000 équipés en numérique). L’explosion est telle depuis deux ans, que s’inaugureraient, selon les chiffres de China Film Group, trois nouvelles salles par jour. À ce rythme, les 8 000 écrans devraient être atteints assez vite, avec devant eux un chiffre à filer le mal des hauteurs : un milliard de spectateurs par an, d’ici cinq ans !

On comprend qu’une telle manne réveille les énergies de toutes parts. Les Américains, qui pour des raisons idéologico-politiques marchent encore sur des œufs avec la Chine, sont sur les dents, mais la France compte aussi jouer la partie. Ne serait-ce que parce qu’elle a su bénéficier de la réticence des instances chinoises à laisser l’Amérique envahir ses écrans. « Le cinéma français est le deuxième cinéma étranger en Chine en matière d’audience et de distribution. La politique actuelle nous favorise, ne serait-ce que pour contrer une mainmise du cinéma américain sur les écrans chinois », confirme Antoine de Clermont-Tonnerre, producteur et président d’Unifrance Films. De fait, dans les bureaux de China Film Distribution, Cheng Yang, sourire affable et blouson beige, refait volontiers l’historique des cinématographies voisines : « Regardez ce qui est arrivé en Corée, en Russie, à Taiwan… Dès qu’ils ont ouvert le marché, ils l’ont perdu au profit d’Hollywood. » C’est sur ce terrain économique, idéologique et politique qu’il faut entendre les réticences chinoises à ranger le cinéma sous la coupe des accords signés il y a dix ans avec l’Organisation mondiale du commerce. Ici, le cinéma est encore sous monopole étatique, ce qui lui évite de répondre aux règles de la concurrence. Une plainte américaine a abouti, en 2008, à la condamnation de la Chine. Les cadres de China Films savent bien que tôt ou tard il leur faudra ouvrir le marché et que la digue alors cédera.

Leur rôle, pour l’heure, est de donner du mou tout en continuant à faire la sourde oreille. Un tiers des écrans est occupé par des films étrangers, choisis, achetés par China Film, donc soumis de fait à la censure d’état. Un film étranger est soit acheté au forfait, soit en partage de recettes. Les quotas sont inflexibles, seuls 20 films étrangers par an bénéficient du partage de recette. Deux ou trois œuvres françaises peuvent espérer y figurer. « Ce sont ces quotas-là qu’il faut faire bouger en priorité », affirme Clermont-Tonnerre.

Le chemin sera long. Pour autant, le monopole d’Etat est contournable, suivant des économies parallèles. A défaut de sortir du cinéma français en Chine, il est toujours possible d’en montrer. Les 3 000 écrans numériques sont une première brèche, car ils échappent encore aux quotas sous prétexte que ce ne sont pas des films sur pellicule. Une sortie française numérique peut compter sur 180 salles, ce qui au tarif très bas du ticket n’est pas encore une bonne affaire. Autre échappée possible, la télévision. CCTV6, chaîne officielle mais autonome dans sa programmation, fait le travail : 20% de ses achats sont consacrés aux œuvres françaises (entre 80 et 100 films ou téléfilms). Ils peuvent être vus potentiellement par 20 millions de spectateurs, et achetés pour deux ans par la chaîne entre 13 500 et 20 000 euros.

Plus représentatif encore, le cas Youku.com. Créée en 2005, d’abord pirate, aujourd’hui cotée en Bourse et forte de ses 35 millions de visites journalières, Youku est située dans cette zone grise qui ne la soumet pas à la censure. C’est sur ce site qu’a été montré Inception en mode payant. Dans leurs bureaux modernes de Pékin, ses dirigeants, jeunes et souvent féminins, achètent des catalogues de films aux distributeurs locaux ou passent par des agents pour les films étrangers. Le prix est calculé sur le nombre de visiteurs estimés. La très populaire Sophie Marceau leur a fourni un hit avec les Femmes de l’ombre, même si le reste du cinéma français s’adresse à une niche plus confidentielle. Ce qui n’empêche pas Xavier Lardoux, secrétaire général d’Unifrance Films et instigateur l’an passé du premier festival online du film français, d’imaginer un transfert de ce festival sur Youku, dont l’audience en Chine est sans concurrence (plus de 50% de l’audiovisuel en ligne est vu chez eux).

Des accords de fraîche date ayant été signés avec la France, la coproduction est un dernier moyen de pénétrer le marché. Isabelle Glachant est la coproductrice du premier film d’initiative chinoise coproduit avec la France : Eleven Flowers, de Wang Xiaoshuai (réal de Beijing Bicycle), cinéaste qui a choisi de travailler de façon officielle, car c’est le seul moyen d’être vu en Chine. « Le scénario sera regardé de très près par la censure de China Films, mais l’intérêt d’une coproduction passe par l’échange. Les cinéastes sont demandeurs car il n’y a pas encore, en Chine, de producteurs au sens où nous l’entendons, quelqu’un avec qui le réalisateur dialogue sur l’artistique. Les réalisateurs sont souvent leurs propres producteurs. »

Français, Chinois, distributeurs, producteurs, censeurs, appareils d’Etat, tous se heurtent au même problème : l’ampleur délirante du marché pirate. A Pékin, un quartier entier est réservé aux boutiques de DVD pirates, où l’offre et sa qualité dépassent l’entendement : « Je viens de trouver Copacabana, édition pirate, jaquette en carton, on s’y tromperait, sourit, philosophe, le cinéaste Marc Fitoussi. Ils ont même refait l’affiche. Ce qui veut dire qu’ils ont payé un graphiste pour mieux s’accorder au goût chinois. Ce qui est proprement hallucinant, si on y réfléchit une seconde ! »

Paru dans Libération du 4 mai 2011


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