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jeudi 17 juin 2010 10:38

  • cinéma

Va te faire queer à neuf !

par Eric Loret

tags : sexe , festival

Johnny et Triqui, six possibilités. DR

Paris Porn Film Fest
2e édition, du 17 au 20 juin
au cinéma le Brady - l’Albatros, 39, bd de Strasbourg, 75010 Paris
Tarifs : 6 € la séance, 30 € le pass 6 séances
Rens. : parispornfilmfest.com

« Un autre porno est possible. » Le slogan est assez couillon, et la régisseuse en chef et sociologue queer Marie-Hélène Bourcier le reconnaît en se marrant : « Sauf que c’est exactement ça. » Le Porn Film Fest (bien implanté à Berlin, débutant à Athènes et à Madrid, en seconde année à Paris) est le festival du cul alternatif, expérimental et autres adjectifs à volonté : féministe, postféministe, postporn, queer, urban, trans. Ce qui veut dire qu’on n’y va pas pour voir ses préjugés confirmés, mais pour se les faire démonter. Le porno du film fest, c’est facile : c’est le contraire exact du film de boules à papa. Pas une toile ici ne revendique l’hymne hétéronormé « les filles font comme ci, les gars sont comme ça », du fond d’un naturalisme doucereusement moisi. Dans les films de Courtney Trouble ou de Buck Angel, les hommes ont des vagins de chair et des pénis en caoutchouc noir, dans celui de Tobi Hill-Meyer (belle emo à barbiche), on est « aux antipodes du ’porno trans’ que l’on trouve dans les sex-shops » et assez près d’une magistrale séance de branlette en exhib sur Xporn ou Cam4, en mieux filmé et avec un sens certain de la montée dramatique, c’est-à-dire orgasmique. Hill-Meyer refuse toute case : « J’ai une identité de gouine, même si je sors avec des mecs — je crois que l’identité et le comportement ne sont pas nécessairement assortis. » Dans Doing It Ourselves : the Transwoman Project, elle se représente en sujet du plaisir, et non en objet.

C’est d’ailleurs le fil rouge du festival : comment faire du porno qui ne plaise pas qu’aux hétéros confondant masculinité et sexe biologique ? Marie-Hélène Bourcier donne une piste : « Quand ce n’est pas explicite, quand il n’y a pas de coups de piston, les gens considèrent que ce n’est pas porno. Or, on peut faire de bonnes scènes de cul, qui font bien mouiller, sans montrer de pénétration. » Quoi ? L’être humain ne serait pas un animal et son excitation dépendrait de son imagination ? La supposition est aujourd’hui perçue comme terroriste, voire freudo-marxiste, on le sait.

Qu’on se rassure pourtant : il y a des coups de bite au Porn Film Fest, et dans les vases légitimes aussi bien qu’illégitimes (comme disaient jadis les examinateurs de conscience catholiques). Mais il y a aussi des fruits, du cuir, de la cire, du lait par litres, des caresses, du rire, des pubis pas rasés, du poil aux pattes, une quantité délicieuse de godemichés avalés jusqu’au gagging (technique à la mode qui consiste à vomir sa salive en n’y allant pas mollo). Quelques films presque bourgeois dans des châteaux, voire de l’émotion avec les productions suédoises d’Erika Lust et ses tentatives convaincantes de porno féminin hétéro, ou celles de Mia Engberg avec Dirty Diaries (en salles le 30 juin), des courts métrages d’animation, de la protestation politique, des documentaires, des films à danser et mêmes quelques fictions simplement gays (filmées par des goudous) ou lesbiennes (filmées par des pédés). Il y aura en outre l’inimaginable, ce dont on peut témoigner après avoir visionné en DVD une quarantaine des longs et courts qui seront présentés en quatre jours et deux salles au Brady, l’ancienne salle d’épouvante du Xe arrondissement de Paris.

Dans le foisonnement donné à voir ce week-end, que retenir ? Urban Porn, un collectif français d’« individu.e.s féministes queer trans’ pédés gouines » qui mène des actions sauvages et les filme, comme par exemple attacher des gadgets sexuels aux statues de Jeanne d’Arc tout en effectuant une petite danse autour. Des réalisateurs indés comme Courtney Trouble, spécialiste du gender trouble, donc, mais sans afféterie puisqu’elle en fait tout de même son business — on n’est pas dans l’underground complet. Côté documentaire, Rémi Lange et Loree Erickson filment le sexe handicapé sans voyeurisme (même si cela peut sembler antinomique), et Xavier Stentz demande à des adultes de raconter leurs souvenirs sexuels d’enfance. Charles Lum se livre à une performance bareback (sans capote) pendant qu’en split-screen Bill Clinton tchatche sur la politique de prévention et, toujours dans le domaine de la contrariété, Bonnie Sherr Klein (la mère de Naomi No Logo) racontait en 1981 son féminisme antiporno tandis que Petra Joy, issue de la même mouvance, tournait casaque en devenant réalisatrice de films de cul.

Le festival met aussi une bonne couche de vrai vintage, avec le mythique porno gay A night at the Adonis de Jack Deveau (1978) et surtout She Mob, anonyme de 1968, où une virago à soutif pointu kidnappe un gigolo pour le donner en pâture à son harem de lesbiennes. Phrase culte : « Désolé, j’ai pas réussi à atteindre le cendrier. »

Paru dans Libération du 16 juin 2010


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