jeudi 11 mars 2010 17:49
Valhalla le travaille
par Bruno Icher
DR
Le Guerrier silencieux de Nicolas Winding Refn avec Mads Mikkelsen, Maarten Stevenson, Jamie Sives… 1 h 30. Dans la remuante mythologie viking, il est souvent question de mort violente administrée à coups d’instruments tranchants, de voyages sans retour et d’une certaine confusion entre paradis et enfer. Il semble ainsi que les robustes gaillards nordiques considéraient comme acquis le fait que leur esprit, une fois débarrassé de sa dépouille terrestre tombée au champ de bataille, s’envolait vers le palais d’Odin pour y ripailler toute la nuit. Le jour venu, les âmes imbibées d’hydromel s’engageaient dans la féroce bataille contre les forces du mal pour y périr avant de mieux renaître et de remettre ça le lendemain, le tout pour l’éternité. Le titre français un peu molasson du Guerrier silencieux donne certes une indication sur l’état de mutisme du personnage principal, mais évacue hélas le caractère intrigant de l’original, Valhalla Rising, référence au tumultueux paradis des dieux nordiques qui ressemble, pour beaucoup, à une vision de l’enfer. Nicolas Winding Refn, jeune réalisateur danois, auteur de la saisissante trilogie Pusher et, récemment, de Bronson, biographie fantasmagorique d’un célèbre et indomptable prisonnier anglais, a puisé dans ce patrimoine de bruit et de fureur pour explorer une fois encore les recoins de ses propres obsessions. La terreur sourde de l’inconnu et, en même temps, l’attirance irrépressible qu’il exerce sur lui. Il en a fait la chair, le sens de son film, au rythme de la quête presque absurde et suicidaire d’un groupe de guerriers tout autant guidés que terrifiés par leurs superstitions. Ils cherchent la nouvelle Jérusalem, galvanisés par un christianisme naissant qui pousse les antiques dieux sanguinaires aux oubliettes. A coups de hache s’il le faut.
A vrai dire, peu importe leur destination, seul compte le voyage tout en violence brute et en tensions silencieuses qu’impose le réalisateur au rythme de six chapitres, comme autant de stations d’un chemin de croix. Et si les soldats, au terme d’une longue et désolante odyssée à bord de leur drakkar cerné par la brume, gagnent enfin une terre inconnue, ils sont bien incapables de savoir s’ils posent le pied sur un paisible Eden vierge de toute civilisation ou si la malédiction dont ils se croient la proie leur tend un ultime piège. Ils seront vite fixés. Depuis la première moitié du XXe siècle, il ne fait aucun doute que les premiers colons européens à fouler la terre du Nouveau Monde furent les Vikings d’Eric le Rouge et ses descendants. De multiples traces archéologiques attestent même de leur présence dans l’est du Canada, jusque dans la région des Grands Lacs. Parmi ces vestiges, un curieux amas de pierres interroge encore les scientifiques, dont certains voient une sorte de message de détresse abandonné à l’usage d’expéditions futures. C’est à partir de cette mystérieuse anecdote que le cinéaste a construit son affaire. Et, avant d’en arriver à l’épisode du tas de pierres, il dresse le portrait de son personnage central incarné par un Mads Mikkelsen de granit. Il est un mystère, une légende, une anomalie. Aucun son ne franchit ses lèvres, sans que l’on sache s’il est muet ou s’il vient de trop loin pour parler le langage de la tribu qui le retient prisonnier. Le monarque local l’a réduit en esclavage et ne le sort de sa cage qu’à l’occasion de combats face à d’autres esclaves à des fins de divertissement. Il est vrai qu’au fond des fjords les distractions sont rares. De son passé, il ne subsiste que quelques profondes cicatrices, dont l’une traverse son œil mort. De son présent, on ne perçoit que l’absence de toute trace d’humanité. Machine à tuer d’une brutalité inouïe (les scènes de combat atteignent ici une intensité rare, soutenues par une bande-son littéralement frappante), il est un mort en sursis, mais un mort contagieux. Une sorte de Kurtz d’Au cœur des ténèbres, sauf que, cette fois, il accompagne les colons dans le bateau qui les conduit vers leur propre perte. Bande-annonce Il est difficile de ne pas voir dans le débarquement funeste de ce guerrier scandinave au Nouveau Monde une macabre et furieuse métaphore de la propre histoire du réalisateur. Dans les années 90, il a quitté le Danemark pour exercer son métier de cinéaste aux Etats-Unis. L’expérience fut douloureuse et son retour précipité au bercail, couvert de dettes et lesté d’un film qu’il ne reconnaît qu’à moitié, ne l’a sans doute pas laissé intact. Il en a tiré une fresque sauvage aux effets hypnotiques. Comme si, dans ce Nouveau Monde, il avait fait connaissance comme tant d’autres avec ce mélange d’attraction et de répulsion exercé par ce territoire où naissent toutes les mythologies, à qui l’on prête encore sa part d’inconnu et d’espoir et qui s’est révélé le pire des enfers déguisé en nouveau paradis. Paru dans Libération du 10/03/2010
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