jeudi 23 novembre 2006 11:13
Verdun au champ d’horreurs
Représentation épique de la bataille de Verdun, mélant archives et reconstitutions, réalisée par Léon Poirier en 1928.
par Samuel Douhaire
tags : cinéma d’auteur , cinéphilie
DR
« Verdun, visions d’histoire » de Léon Poirier (1928). 2h31. Carlotta Films, collection « La Cinémathèque de Toulouse ». 1 DVD avec le fac-similé du dossier de presse original du film, 30 euros.
Les cinémathèques doivent non seulement conserver mais également transmettre le patrimoine cinématographique. Une deuxième mission qui se heurte souvent au double écueil de la disponibilités des salles de projection et de la fragilité des copies sur pellicule argentique. Dans ce contexte, le support DVD devient un outil des plus précieux pour la circulation des œuvres. La Cinémathèque française l’a parfaitement compris, qui a sorti l’an passé avec Studio Canal, un luxueux coffret Jean Renoir comprenant des films qu’elle avait contribués à restaurer. L’Institut Lumière de Lyon a lancé en avril dernier sa propre collection de DVD, consacrée à l’œuvre de Michael Powell et Emeric Pressburger, dont la deuxième et toujours superbe livraison (le méconnu Je sais où je vais, le classique A Canterbury Tale et le cultissime Le voyeur) est attendue cette semaine. La Cinémathèque de Toulouse se lance à son tour dans l’aventure, en partenariat avec Carlotta, l’éditeur vidéo chouchou des cinéphiles, avec un film fondamental pour la représentation de la Première Guerre mondiale à l’écran. Verdun, visions d’histoire apparaît comme un docu-fiction avant l’heure. Le film de Léon Poirier, ancien « théâtreux » engagé comme lieutenant d’artillerie pendant la Grande Guerre reconstitue, douze ans après et sur les lieux même du massacre, les principales étapes de la bataille de Verdun (février-décembre 1916) avec une précision documentaire impressionnante – difficile de faire la différence entre les images de la fiction et celles du montage d’archives du Service cinématographique des armées proposé en bonus, d’autant que Poirier avait également utilisé des stock-shots tournés par des militaires. Le récit des assauts est également ponctué de cartes d’état-major, graphiques et autres schémas animés qui détaillent les forces en présence et les mouvements de troupes. Et le vérisme du film est d’autant plus fort que la plupart des comédiens, qu’ils soient professionnels (Albert Préjean en tête) ou amateurs, avaient vécu l’enfer des tranchées. Même le maréchal Pétain joue son propre rôle en reprenant son célèbre appel de Souilly (« Ils ne passeront pas ! »). Comme dans les docus-fictions actuels, c’est la partie « fiction » qui laisse sceptique. Parallèlement à la description détaillée de la bataille, Léon Poirier suit le parcours imaginaire de plusieurs figures symboliques : un « poilu » français et un fantassin allemand, un officier du Kronprinz, une mère et une veuve de soldats morts au combat, un aumônier militaire, un vieux paysan, sans oublier un « intellectuel » (incarné par Antonin Artaud) que le dossier de presse présentait en 1928 comme « celui que révolte la stupidité de la guerre et qui meurt sans avoir compris ». Mais ces personnages sont trop peu caractérisés, trop mal intégrés au récit de la « Grande Histoire » pour vraiment convaincre. A la différence de surprenantes scènes surréalistes (la surimpression d’un soldat allemand en pleurs devant une forêt de tombes, les fantômes des morts « au champ d’honneur » retournant dans le fort de Sourville après sa libération…) qui placent Léon Poirier dans la belle lignée du J’accuse d’Abel Gance. La scène où deux soldats ennemis agonisent au bord de l’eau avant que les fantômes de leurs mères s’emparent de leurs âmes pour les conduire au ciel, est révélatrice du climat politique de la fin des années vingt, marquée par le mouvement pacifiste des anciens combattants. Les soldats allemands ne sont ainsi jamais diabolisés, mais présentés comme des victimes de la folie guerrière, au même titre que les poilus. En revanche, Verdun, visions d’histoire tire à la grosse Bertha sur le haut-commandement militaire de Guillaume II qui apparaît à l’écran comme le seul responsable de la boucherie de 14-18. Une « vision » qui, avec près d’un siècle de recul et de recherches historiques, semble pour le moins à courte vue…
Partager cet article
Sur les mêmes thèmes:

