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vendredi 11 mars 2011 12:09

  • télévision

« Vill9 », ma cité va tourner

par Alice Géraud

tags : série , banlieue

Photo Sébastien Érome

Les murs de l’appartement sont recouverts de papiers annotés, de Post-it, de schémas… Il y a des noms de personnages reliés entre eux avec des flèches. Un plan du quartier. Et puis une photo de Margaret, la dame à la bûche de Twin Peaks curieusement rebaptisée ici « Marie-France ». « On n’avait surtout pas envie d’écrire une série sur la banlieue avec ses clichés et ses personnages habituels. On n’avait pas plus envie d’être dans la sitcom naïve. Ce n’est pas nos références culturelles », explique Naïm Ait-Sidhoum, l’un des coordinateurs de Vill9, la série. Ce projet de série télé sur La Villeneuve à Grenoble, quartier passé à la postérité médiatique et politique l’été dernier après des nuits de violences et un discours présidentiel sur l’insécurité, ne sera donc ni un « Plus Belle La Villeneuve » ni un la Commune, série ultra-réaliste de Canal+ sur les cités. Mais plus sûrement, à l’image du collectif de vidéastes, graphistes, designers et scénaristes qui sont en train de travailler sur le projet, un objet télévisuel hybride.

Quelque part entre l’expérimentation sociale et la fiction un peu barrée. Vill9, la série est née en au printemps, soit avant « les événements », comme on dit ici. La ville de Grenoble avait lancé un appel à projet culturel et social qui puisse être intégré dans le plus vaste projet de renouvellement urbain du quartier de La Villeneuve. Le cahier des charges était assez classique, il s’agissait de proposer un projet artistique qui s’inscrive dans une action publique intégrant les habitants. L’idée d’une série télé, pas franchement dans le ton du traditionnel projet socio-cul de quartier, a d’abord déstabilisé quelques acteurs locaux, qui auraient préféré un concept plus rassurant, comme un bon vieux « spectacle vivant ».

D’autant que le collectif à l’origine du projet tranchait aussi avec ce type d’opération : ils ne sont pas du quartier, ne sont pas travailleurs sociaux et n’ont pas l’intention de le devenir sous prétexte de travailler avec les habitants d’une cité. Parce que certains d’entre eux sont flamands, dans l’appartement de La Villeneuve où ils sont installés en résidence, ils parlent et écrivent indifféremment en français ou en anglais.

Le jour où nous les avons rencontrés, ils étaient une petite dizaine à travailler dans leur salon, chacun équipé d’un ordinateur portable sur les genoux, et tous revêtus d’une même veste de jogging bleu roi (« parce qu’il y avait une promo chez Go Sport »). Les habitants du quartier qui souhaitent participer à la série passent régulièrement à l’appartement.

Pour l’instant, au stade d’écriture du scénario, cette collaboration a pris la forme d’une collecte d’incroyables histoires circulant dans La Villeneuve. Histoires nées d’une récente actualité comme celle des hommes du GIPN qui, cet été, pensant avoir repéré une cache secrète, ont défoncé la porte d’un sous-sol et se sont retrouvés en armes au beau milieu de la maison de retraite. Histoires du quartier, comme celle de cette mémé aux 101 chats ou de ce cheval élevé dans un appartement qui, adulte, a dû être évacué par le balcon.

L’équipe de Vill9, la série a délibérément choisi de ne pas s’intéresser à ce qu’ils appellent « les mythes fondateurs du quartier », à savoir l’histoire d’une cité utopiste, rêvée par des architectes et des militants au sortir de 68 qui a fini par se scratcher à une réalité sociale de paupérisation galopante. « Ce mythe, encore très entretenu par les habitants historiques, est écrasant pour les autres et ne reflète pas du tout la réalité de La Villeneuve d’aujourd’hui », explique Naïm Ait-Sidhoum. Ce qui ne les a pas empêchés d’imaginer un personnage qui joue le vieux militant soixante-huitard, où, une autre, la journaliste en résidence dans le quartier.

Le casting est en cours. Et le décor, c’est évidemment le quartier. Une curiosité urbanistique qui semble conçue pour le huis clos d’une série. La Villeneuve est en effet un ensemble clos d’immeubles reliés par des coursives et organisés autour d’un gigantesque espace commun où l’on trouve des écoles, un marché, des commerces, un immense parc avec, au milieu, un plan d’eau (« le lac », en villeneuvois).

Le tournage est prévu en juin. Ce sera, estiment les membres du collectif, le plus excitant, mais aussi le plus compliqué. Pas seulement parce que le budget, confortable pour un projet social de quartier (182 000 euros), est riquiqui pour huit épisodes d’une série qui se respecte. « Depuis ce qui s’est passé cet été, beaucoup de gens ont ici un rapport traumatique à l’image et aux caméras. Ils se méfient. Notre travail, c’est d’abord de leur montrer qu’on n’est pas journalistes. Qu’on ne fabrique de l’image audiovisuelle de reportage. Et qu’on n’est pas là pour imposer un discours sur le quartier », explique Naïm Ait-Sidhoum. Les deux pilotes leur serviront de maquette pour trouver un diffuseur télé potentiel et les financements qui vont avec. En attendant, les premiers épisodes seront diffusés aux habitants de La Villeneuve cet été.

Paru dans Libération du 10 mars 2011


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