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mercredi 8 octobre 2008 09:43

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Vision d’aurore

Miroir. Avec « La Frontière de l’aube », Philippe Garrel nous expose à la lumière noire de la passion pure. Laura Smet est fascinante, entre femme fatale et fantôme charnel.

par Philippe Azoury

tags : cinéma d’auteur , amour

Laura Smet et Louis Garrel. DR

La Frontière de l’aube de Philippe Garrel, avec Laura Smet, Louis Garrel, Clémentine Poidatz... 1h45.

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Depuis vingt ans, l’écrivain prend en charge les dialogues masculins des films du cinéaste.

Les cheveux relevés, pour ne pas prendre l’eau du bain, une jeune femme refuse que son amant fasse une photographie. « Pas comme ça. » Pas en douce. Pas la nuque. Qu’elle soit actrice et qu’il soit photographe n’y change rien. Qu’ils se soient rencontrés sur une image à faire et qu’ils aient été foudroyés d’un flash amoureux n’autorise pas la surexposition. Ce que l’amour se donne d’intime, le dehors n’y a pas droit  : l’impudeur leur appartient.

François et Carole s’aiment dans un appartement aux volets clos, qui est celui du mari de Carole (en voyage, pour longtemps), dans des chambres d’hôtel impersonnelles, dans des parcs à l’abri des regards. Le cercle du décor garrelien n’a guère changé en quarante ans. La frontière est là  : des endroits qui sont leur domaine réservé, où il n’y a pas de place pour trois. Il n’y a désormais que le spectateur, tapi dans l’ombre, pour les épier et les entendre –et la salle de bain est d’un blanc éclaboussant ce soir quand soudain Carole avoue à François, que « parfois, elle fait des bêtises ». Des bêtises qui l’envoient dans de profonds comas. Carole, anxieuse et suicidaire. Jusqu’à poser une question terrible  : « M’aimerais-tu encore si j’étais folle  ? » François prend peut-être peur et Carole est internée. L’amour, brutalement, devient lettre morte. Le corps de Carole se jette par terre – alcool, maux d’amour et médication  : à jamais.

François réapprend à vivre. Une autre jeune fille, Eve, d’autres peurs mêlées à d’autres envies (« M’aimeras-tu encore quand je serai ronde  ? » dit-elle, enceinte de lui), mais au moment où un confort adulte s’installe, Carole revient le ­hanter. Ses visitations peuvent avoir une explication toute freudienne, quand le film ­continue à les mettre en scène à la façon romantique et noire d’un Nerval, symboliste tel un conte de Remy de Gourmont et expressionniste et chimérique comme l’était le Vampyr de Dreyer.

Les violons de Jean-Claude Vannier et Didier Lockwood, le noir et blanc comme incinéré de William Lubtchansky, il ne s’est de toute façon pas passé une minute depuis le moments où leurs deux visages se sont croisés, celui de François, presque dessiné au charbon et celui de Carole les yeux ouverts comme des meurtrières, sans que le film n’avance en lançant des bouées de sauvetage. Peur du vide, de se laisser tomber inexorablement vers l’abyme – ou la sensualité, son alter ego de toujours. Et il y avait longtemps que Garrel n’avait pas fait un film ainsi, presque entièrement en gros plans, à ce point nu et aussi ouvertement sensuel. C’est sa force et son étrangeté  : être conçu sur de la pure sensation, que le spectateur comme ses héros se laissent éblouir, ne voient rien de l’entraînement des choses, du déroulé de la guerre civile que les morts font subir aux vivants.

Ce film a quelque chose d’éclaboussant. Trop, pour certains. Est-ce dû à sa littéralité presque désuète ? A Laura Smet, actrice photochimique, à la fois révélée et surexposée ? A cet acteur qui est aussi un fils et que chaque plan pourtant érotise ? Et puis Garrel, qui a répété toute sa vie ne pas croire en l’au-delà… Pourtant, le film est tout en croyance. Il est, disons, le mieux placé pour savoir que le cinéma empêche de mourir quelquefois et offre, en gage de survie, une plus large perspective du temps  : le présent et l’éternité s’y confondent. L’aube, ce n’est jamais que cela  : une actrice qui joue au présent, avec sa détresse intime, sa fatigue. Un personnage naît du plus profond d’une histoire ancienne (il suffit de revoir les Hautes Solitudes, un film que Garrel avait improvisé avec Jean Seberg dans un appartement en 1974). Mais de cette autre histoire, notre actrice ne sait rien. Heureusement, sans quoi elle jouerait en sachant que l’éternité achève tout espoir. Et faut-il dire encore le plaisir clandestin qu’il y a à sortir infiniment malheureux d’un film ?

Paru dans Libération du 8 octobre 2008


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