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jeudi 14 août 2008 08:20

  • cinéma

Vivier d’auteurs prometteurs à Locarno

Plongée dans la sélection du festival suisse qui fait la part belle aux jeunes réalisateurs.

par Olivier Séguret

tag : festival

Elle veut le chaos, de Denis Côté - DR

Envoyé spécial a Locarno

Festival de Locarno (Suisse). Jusqu’au 16 août.
Rens. :http://www.pardo.ch

Soleil écrasant, orages fracassants, torrents glacés, téléphériques du vertige, pédalos sur le miroir du lac Majeur et, par-dessus tout ça, des centaines de projections pour un vaste public affamé. Comme chaque été, depuis 1946, le festival international de cinéma de Locarno bat son plein, et ce jusqu’au week-end prochain. On est toujours surpris de trouver cette foule cinéphile dans le cadre alpestre d’une Suisse de carte postale, mais on s’y fait très vite : les films, leur profusion et leur diversité, parfois leur qualité, se chargeant de ramener sur terre les esprits subjugués par tant de splendeur naturelle.

Dès le début du festival, le critique lambda aura d’ailleurs été accueilli avec un rafraîchissant portrait oblique de lui-même, signé du jeune cinéaste suisse le plus prometteur du moment, Lionel Baier, déjà auteur du piquant Garçon stupide. L’histoire d’Un autre homme est celle d’un jeune journaliste qui ne connaît rien du cinéma mais que les circonstances conduisent à la fonction de critique dans un petit journal de l’arrière-pays genevois. Plutôt que d’improviser, il va recopier le bla-bla d’une revue parisienne verbeuse, préférant la position d’escroc inspiré à celle d’imposteur démuni. Sa rencontre avec une critique bien établie, snob et manipulatrice, va mener le faussaire dans des situations où tout critique honnête, et pas forcément plagiaire, sera bien obligé de se reconnaître. « Le meilleur moyen de critiquer un livre est de ne pas le lire afin de ne pas être influencé », recommandait Oscar Wilde et c’est sur ce paradoxe savoureux que Baier va construire l’essentiel de son amusant récit.

Un autre homme, de Lionel Baier - DR

Un autre homme n’a cependant rien d’un règlement de comptes avec quelque establishment que ce soit. C’est au contraire le charmant tableau d’un garçon objet, mignon et terriblement passif, qui revendique son absence de goût et de jugement. Plus le film avance, plus le thème de l’escroquerie s’efface au profit de celui de l’amour et du sexe. Si le récit reste de bout en bout léger, les scènes et les images le sont rarement : paysages d’hiver suisse étouffés sous le sarcophage de la neige, renards morts, sadisme malfaisant de l’amante et noir et blanc morbide participent eux aussi de l’identité complexe de ce film attachant.

Un très beau noir et blanc habite également le nouveau (et troisième) film du Québécois Denis Côté, légitimement promu et protégé par Locarno depuis ses débuts. Avec Elle veut le chaos, il signe le film le plus âpre et sévère de la compétition, une sorte de western jarmushien, septentrional, féministe et brutal. Il nous présente la jeune héroïne Vicky, coincée dans un monde marginal désolé où règne une humanité masculine déchue. Entre une bande de voyous minables, un ex-taulard auquel manque beaucoup de courage et un beau-père louchissime, elle tente de vivre une existence qui lui ressemblerait, à elle et rien qu’à elle, mais se trouve très fortement contrariée dans cette ambition jamais explicitement formulée. Denis Côté est un incontestable filmeur : son talent du cadre, du mouvement lent et de la direction d’acteurs est des plus manifestes sans jamais être démonstratif. Elle veut le chaos est un film aussi triste que beau, dont la fin déboussolante a soulevé des applaudissements enthousiastes.

Féministe aussi, mais d’une toute autre manière, Aka Ana d’Antoine d’Agata est une extension des travaux du photographe sur les prostituées japonaises. Si on devait le classer selon les critères et la terminologie officiels, nul doute que Aka Ana émargerait au registre des films « à caractère pornographique ». Le sexe y est abondant, non simulé et souvent filmé en très gros plan. Mais être porno ne l’empêche pas d’être splendide et plus d’une fois bouleversant. Construit à partir des récits et témoignages d’une putain remarquablement éloquente lorsqu’elle parle de ses clients, le film déploie et remixe avec fièvre et tension une épiphanie sexuelle tout à fait sidérante, brute, catégorique, qu’il est néanmoins difficile de trouver excitante : c’est là que d’Agata rompt le pacte implicite du cinéma X, genre fonctionnel auquel il offre une piste de décollage enfin poétique.

Aka Ana, d’Antoine d’Agata - DR

La soûlographie aussi peut former une rampe de lancement vers les étoiles. Un jeune cinéaste sud-coréen du nom de Young-seok Noh a débarqué dans la compétition locarnaise avec un premier long métrage imbibé d’alcool (essentiellement du soju mais personne ne crachera sur un bon whisky s’il se présente) et dont le titre est en soi tout un programme : Daytime Drinking. Burlesque plutôt que comique, le film suit la dérive d’un étudiant que des circonstances très adverses ont largué en pleine nature, seul, coincé et bientôt presque à poil. Contre le froid, la solitude, la galère, une seule panacée : l’alcool, dont le héros use et abuse pas toujours volontairement. Au-delà du petit charme de comédie éthylique vaporisé par son histoire, c’est surtout le traitement des cadres et de la durée ainsi que la direction d’acteurs qui méritent qu’on garde un œil curieux et bienveillant sur l’impétrant Noh, et que l’on surveille à l’avenir son originalité certaine parmi la génération décidément foisonnante du cinéma sud-coréen contemporain.

S’il existait, on attribuerait le prix du plus beau titre du festival de Locarno au film de Frank Beauvais, Je flotterai sans envie, qui semble précipiter en quatre m0ots l’état splendide et tragique des jeunes générations mondialisées. Dans le cas de ce petit chant d’amour vidéographié, il s’agit plutôt du constat où est conduit le cinéaste à propos de son héros omniprésent et invisible, jeune homme cruel dont il est amoureux et qui ne le lui rend pas. Sensible malgré la couenne qui le protège, sincère malgré les risques du ridicule que cette sincérité engendre, Beauvais affronte l’échec sentimental avec une grandeur modeste dont on voudrait le convaincre que, malgré la douleur, il est sorti, grâce à ce film, augmenté.

Présenté dans le même programme (sélection Play Forward), un nouvel et très bel « exercice d’admiration » de Vincent Dieutre venait enfoncer un clou à la fois très différent et fraternel. Reprise du fameux monologue final de la Maman et la Putain de Jean Eustache, EA2 semblait fermer une boucle sur un certain état sexuel et sentimental du monde : la prison éternelle de nos histoires de cul…

Sur le même sujet : « Etre un laboratoire pour la découverte », interview de Frédéric Maire, le directeur du festival de Locarno (13/08/2008)


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