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lundi 15 mars 2010 09:44

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Vivre de jeu et d’eau fraîche

par Olivier Séguret

DR

Comment sortir d’un jeu. Comment en finir, le quitter ? Comment, par exemple, rompre avec Final Fantasy XIII, après lui avoir consacré, comme votre chroniqueur, plus de soixante-dix heures de sa vie ? Comment lui dire adieu une fois épuisée la quête principale et presque achevées les quêtes secondaires ?

Si la question se pose, c’est parce que la vie d’un jeu se prolonge en nous bien au-delà du moment où l’on repose une dernière fois la manette. Selon la qualité des émotions qu’ils procurent, selon leur puissance addictive, selon leur prégnance visuelle et mentale, et selon la façon dont ils « engramment » leurs codes logiques dans nos cerveaux, certains jeux nous habitent, et parfois nous squattent, avec une longévité qui excède largement leur temps de partie mesurable. Dans une vie de gamer assidu, il n’est pas rare de croiser un syndrôme qui s’apparente au « post-coïtum animal triste », une sorte d’affaissement légèrement dépressif qui survient après une immersion intense et prolongée dans le monde d’un jeu qu’il a bien fallu achever. L’expérience vidéoludique est parfois si exaltante qu’elle peut en effet s’apparenter à une sorte d’excitation érotique, d’orgasme prolongé auquel ne peut que succéder un vide frustrant, le temps que se réajustent nos sens et notre perception du réel. Il y a comme une transition à gérer entre deux états du monde : le virtuel où l’on se plonge et le réel qui nous baigne.

Finir et quitter un jeu qui a exercé une forte fascination projette le joueur sur la brèche incertaine où se rejoignent ces deux mondes, entre zone d’ébriété et cellule de dégrisement. Là encore, l’ivresse délicieuse et nécessaire du joueur rappelle les ivresses par lesquelles évolue l’amoureux, et l’on est parfois étonné de constater l’énergie morale, le sentiment de bien-être, le stimulant bonheur, la bonne humeur triomphante, la joie tonique que peuvent insuffler les jeux avec lesquels on a le plus d’affinité.

C’est pourquoi, le meilleur moyen de rompre avec un jeu que l’on a trop aimé est d’en trouver rapidement un autre pour le remplacer, selon le proverbe volage et bienveillant : « Un de perdu, dix de retrouvés. » Le seul antidote au jeu, au fond, c’est le jeu. Peut-être n’est-ce là que la vérification moderne d’une loi très ancienne : soigner le mal par le mal. Ou le bien par le bien. Le jeu est le mal qui nous fait du bien. Il nous domine mais notre soumission est consentie. Il nous fait souffrir, échouer, recommencer, nous humilie parfois, mais nous récompense aussi de plaisirs uniques et indicibles. Et les grands jeux s’installent dans nos souvenirs comme autant de grandes histoires d’amour.

Paru dans Libération du 13/03/2010


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