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lundi 10 novembre 2008 11:03

  • cinéma

Vous avez dit visa ?

Un décret de loi paru début octobre veut encadrer la diffusion des films dans les festivals. Entre censure déguisée et casse-tête pour les organisateurs, une situation que la France partagerait avec la Chine et l’Iran.

par Bruno Icher

tags : politique , festival , CNC

Apocalypse Now, de Coppola, avait été projeté à Cannes en 1979 dans une version non définitive. Phpto Les Archives du 7e Art

« Une mauvaise solution à un problème qui ne se pose pas. » La formule est d’Antoine Leclerc, délégué général du Carrefour des festivals, association qui regroupe une cinquantaine de manifestations de cinéma en France. Il qualifie ainsi le décret de loi du 1er octobre 2008, obligeant les festivals de films, cinémathèques ou ciné-clubs à demander au Centre national de la cinématographie (CNC) une autorisation pour projeter un film ne possédant pas encore de visa d’exploitation.

Le visa temporaire sera valable une semaine pour six projections, le tout sur le territoire d’une seule commune. Pas davantage. La demande doit être adressée à la Commission de classification des films, dépendant du CNC, au moins deux semaines avant la projection, sous forme d’un « synopsis détaillé et, le cas échéant, d’une fiche récapitulant les mesures de restriction prononcées dans les pays où cette œuvre a fait l’objet d’une exploitation ». Enfin, la loi précise que « le ministre de la Culture peut demander que lui soit remise une copie de la version exacte et intégrale de l’œuvre qui sera représentée ». Cette étrange mesure, qui permet accessoirement à la France de rejoindre la Chine et l’Iran au rang des pays qui pratiquent l’usage du visa temporaire pour des manifestations culturelles, est, selon de nombreux professionnels, impossible à appliquer.

« Cela n’a pas de sens », s’agace Laure Tarnaud, déléguée générale de la Société des réalisateurs français (SRF). « Il n’y a jamais eu, à ma connaissance, le moindre incident pour un film présenté dans un festival. Il faut se rendre compte du délire bureaucratique que cela implique. Un festival comme celui de Clermont-Ferrand passe plusieurs centaines de courts métrages à chaque édition. De plus, certains points sont absurdes, comme la limitation du visa à une semaine. Comme son nom l’indique, la Quinzaine des réalisateurs dure deux semaines et, après Cannes, la plupart des films sélectionnés font l’objet de reprises. Il faudra alors demander d’autres autorisations ? Quant aux délais, c’est tout simplement inapplicable, de même que la copie que l’on doit tenir à disposition du ministre. »

L’histoire de Cannes ou de la Quinzaine, pour ne citer que les festivals les plus célèbres, fourmille d’anecdotes à propos de films débarquant sur la Croisette dans des versions pas totalement achevées. Entre autres, Apocalypse Now, de Francis Ford Coppola, ou Mission, de Roland Joffé, si l’on s’en tient juste aux palmes d’or. Sans oublier le film d’ouverture de la toute première Quinzaine des réalisateurs, en 1969, la Première Charge à la machette, du Cubain Manuel Octavio Gomez, dont les bobines ont été livrées le jour même de la projection et que Henri-François Deleau, le délégué général, n’avait pas eu le temps de voir.

Pour les cinémathèques et ciné-clubs, c’est le même étonnement. « Je ne vois pas à quoi cela peut servir, dit Serge Toubiana, directeur de la Cinémathèque française. Nous passons plus de 1 000 films par an, dont beaucoup sans visa d’exploitation et nous n’allons rien changer à notre mode de fonctionnement. Nous leur enverrons la liste des films de notre programmation trimestrielle et j’espère que cela suffira. »

Pourtant, ce décret en vigueur depuis plus un mois n’a pas fait beaucoup de vagues pour l’instant. Il faut dire que son auteur, Sylvie Hubac, conseillère d’Etat et présidente de la Commission de classification, s’est abstenue d’en faire une publicité intensive. « Il n’y a pas eu la moindre consultation auprès des professionnels », reprend Antoine Leclerc, qui vient de demander une entrevue au ministère. « Il semble que le sujet n’ait été abordé que dans le cadre des réunions de la Commission au moment de la rédaction de son rapport annuel. C’est aberrant, mais moins que le contenu du décret. Voilà le type même de texte mort-né en termes d’application. Pour des raisons de délais, d’organisation et de volume de travail, les structures concernées ne pourront pas s’y tenir. Au passage, j’aimerais qu’on m’explique comment le CNC va pouvoir attribuer ces milliers de visas temporaires. Qui va s’en charger ? Il m’avait semblé que la tendance n’était pas spécialement aux embauches dans les services de l’Etat ».

Au CNC, on ne se bouscule pas pour répondre aux interrogations. Le seul interlocuteur qui se colle à l’exercice préfère d’ailleurs commenter le texte au nom du CNC et pas du sien : « Ce décret comble un vide juridique et il était nécessaire de donner un cadre aux organisateurs de festivals. Mais dans le sens d’une autorégulation qui les responsabilise. C’est à eux de décider la limitation de l’accès à certains films. Ce décret n’appelle pas de notre part un contrôle des œuvres à des fins de censure, mais vise à fluidifier des procédures. » En d’autres termes, la délivrance du visa sera purement et simplement automatique. Auquel cas, on peut s’interroger sur l’urgence à légiférer sur une question qui n’avait posé de problème à personne depuis plus de cinquante ans ! Autre précision chuchotée aux inquiets, sur le mode « ça reste entre nous », dans les couloirs du ministère : jamais le ministre ne demandera à visionner une copie du film avant sa projection. En admettant que Christine Albanel ne se risque pas sur ce terrain miné, qui peut en être garant pour ses successeurs rue de Valois ?

Si cette mesure irrite et inquiète la plupart des professionnels, certains se montrent plutôt satisfaits, à l’instar de Bruno Barde, directeur du Public Système, organisateur des festivals de Deauville (cinéma américain et asiatique), Gérardmer (fantastique) et Beaune (films policiers, successeur de Cognac). « J’aime l’idée que l’on nous responsabilise. Avant, au nom d’un principe de précaution, nous interdisions toutes les projections aux moins de 16 ans. A présent, je sais que nos décisions sont soutenues par le CNC. Ce texte me semble cohérent avec notre liberté de programmation. »

Ce n’est, manifestement, pas l’avis de tout le monde. Car, pour couronner le tout, le caractère désormais obligatoire de ce visa temporaire ouvre gentiment la porte à ceux qui, pour des raisons diverses et variées, souhaiteraient nuire à une manifestation. Ainsi, il n’est pas totalement farfelu d’imaginer qu’un beau jour, un excité quelconque saisisse la justice à propos d’un film projeté dans un festival dont l’organisateur, pour toutes les raisons décrites plus haut, n’aurait pas demandé le fameux visa. « Dura lex sed lex », diront alors –à condition qu’ils soient latinistes– les policiers en saisissant les bobines. Ce sera l’un des nombreux sujets de conversation que les professionnels aborderont très bientôt avec Christine Albanel.

Paru dans Libération du 10 novembre 2008


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