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mercredi 5 novembre 2008 10:50

  • cinéma

Voyeur de nuit

Idée fixe. Après dix-sept années d’absence, Skolimovski réapparaît plein de hargne avec une idylle obsessionnelle et impossible.

par Didier Péron

Artur Steranko, acteur « brisé par la vie ». DR

Quatre Nuits avec Anna, de Jerzy Skolimowski, avec Artur Steranko, Kinga Preis... 1h27.

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«Je suis devenu un petit peu plus contemplatif avec le temps»

Entretien avec Jerzy Skolimowski, réalisateur de «Quatre nuits avec Anna».

Witold Gombrowicz, cherchant à décrire ce qu’il avait visé avec son récit avant-gardiste Ferdydurke, publié en 1937, histoire d’un adulte qui redevient un adolescent, disait : « Nous vivons une ère de violents changements, de développements accélérés dans laquelle les formes acquises se cassent sous la pression de la vie... la nécessité de trouver une forme pour ce qui n’est pas mûr ni cristallisé, mais encore sous-développé, aussi bien que le grognement que génère l’impossibilité de trouver ce postulat, voilà le moteur principal de mon livre. » Nous avions quitté Jerzy Skolimowski en 1991, avec sa tentative folle (et impossible) d’adapter Ferdydurke à l’écran. Or, cette question de l’immaturité, de la grimace d’insolence, d’incompréhension ou de douleur que provoque « la pression de la vie » traverse les meilleurs films du cinéaste polonais et encore aujourd’hui ces Quatre Nuits avec Anna.

Le personnage principal, Leon Okrasa, est un sans-grade, enfant abandonné, élevé par une aïeule impotente, célibataire entre deux âges, ne parlant quasiment pas et comptant pour rien. Il a une tête de coupable, il fait peur, il fait pitié. Un jour revenant de la pêche, il est témoin d’un viol. La victime, Anna, est une infirmière de l’hôpital qui vit seule avec son chat en face de la maison de Leon. Celui-ci se met à l’observer tous les soirs depuis sa fenêtre, puis s’arrange pour la droguer et la visiter la nuit.

Le récit n’est pas donné dans l’ordre chronologique, mais selon la logique démantibulée du cauchemar. Une main humaine dans une poubelle, la charogne d’une vache glissant sur les eaux grises de la rivière, un piéton percuté par une voiture, tout surgit sous le signe du choc visuel et du hurlement muet. Les personnages, enkystés dans cette existence provinciale qui suinte la poisse, doivent encore se débattre avec le flot des sensations incompréhensibles qu’un dieu malveillant fait pleuvoir sur leurs pauvres crânes damnés depuis les gradins du ciel. Mais le statut même de l’idylle d’Okrasa pour Anna n’est pas net. La première nuit, il la trouve étiaffée, ronflant, les cheveux en bataille, une autre fois elle est ivre, jetée sur son lit avec jupe et ceinturon. Lui reste là avec son grand corps maladroit ou dérape dans la boue, roulant sur le dos, les pieds en l’air quand il voulait jouer les prédateurs silencieux. Une fine équipe, un sacré couple.

Cette passion chaste du Quasimodo du village pour cette Esmeralda peroxydée hésite constamment entre le tragique et le ridicule. Mais ni le rire ni les larmes ne sanctionnent l’aventure. Le film est sec, froid ; tourné en numérique, privilégiant de grands travellings latéraux, monté à coups de hache, il avance par sautes nerveuses ou poussées de fièvre et le geste du cinéaste est aussi celui rageur du peintre qui cherche à déchirer la toile, pour la recoudre et lui donner une consistance de membrane, de peau humaine.

Il fallait un acteur spécial pour Leon Okrasa et c’est l’inconnu Artur Steranko, comédien de théâtre « brisé par la vie » selon les termes du cinéaste, qui lui prête sa parfaite opacité.

Paru dans Libération du 5 novembre 2008


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