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mercredi 6 mai 2009 17:24

  • cinéma

Wakamatsu voit rouge

Le cinéaste revient sur l’histoire tragique de la Fraction armée rouge japonaise, dont l’autodestruction, à la fin des années 70, signa la fin de toute contestation de gauche dans l’Archipel.

par Philippe Azoury

tag : Japon

Deux hypothèses : soit les cagoules sont à la laverie, soit le virus H1N1 faisait déjà des ravages dans la Fraction armée rouge japonaise. - DR

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Kôji Wakamatsu : « Ce film est adressé aux jeunes Japonais »

Kôji Wakamatsu a 73 ans, 150 films ou presque au compteur et une histoire. Rencontre avec un cinéaste sombre : sans soleil.

United Red Army de Kôji Wakamatsu avec Arata, Akie Namiki, Anri Ban… 3 h 10.

Trois heures et dix minutes. Il faut trois heures et dix minutes d’amertume à Kôji Wakamatsu pour raconter douze ans de contestation au Japon, une parenthèse ou presque qui va des premières grandes manifs estudiantines de juin 1960 contre le Traité de sécurité nippo-américain jusqu’à l’épisode sanglant du chalet d’Asama, en février 1972, où l’on vit les cinq derniers membres de la folle United Red Army enterrer pour longtemps dans leur propre échec toute possibilité de révolte au Japon. Trois heures (vives, brutes) qui ont maturé trente-cinq ans dans l’esprit du plus sauvage, du plus ecchymosé des cinéastes japonais.

Pour qui n’aurait jamais rencontré l’animal Wakamatsu, disons qu’il s’agit en l’état d’un cas unique dans l’histoire du cinéma  : commencé yakuza (plutôt abonné aux basses besognes, de son propre aveu), il a la révélation foudroyante du cinéma en découvrant les films de Godard au début des années 60. Epoque bénie où il se politise en rejoignant les branches les plus extrémistes de la gauche japonaise. Ses films circulent dans le circuit Pink  : la sexploitation. Sauf que ses Pink films à lui (Go, Go Second Time Virgin, Sex-Jack, les Anges violés, Quand l’embryon part braconner…) ressemblent davantage à des tracts politiques tachés de foutre. C’est noir, intransigeant, sadien, graphiquement sublime.

En 1970, Wakamatsu part de son propre fait au Liban filmer le FPLP de Georges Habache. Un front palestinien au côté duquel s’entraînaient une poignée de Japonais issus de la branche internationaliste de la Fraction armée rouge, emmenée par une femme  : Fusako Shigenobu. Elle sera arrêtée en 2000 à Osaka et encourt vingt ans de prison, entre autres pour les attentats revendiqués de l’aéroport de Tel-Aviv ou la prise d’otages de l’ambassade américaine de Kuala Lumpur.

Lorsqu’elle proclamera, depuis sa geôle japonaise en avril 2000, la dissolution officielle du JRA (Armée rouge japonaise), son annonce sonnera comme une farce  : dans les faits, il n’y a plus d’existence possible d’armée rouge au Japon depuis 1972. Soit à partir du moment où ses membres restés dans l’Archipel ont transformé d’eux-mêmes leurs camps d’entraînement en tribunal politique interne, s’entre-dévorant pour l’exemple, avant que les derniers survivants ne prennent la fuite en peine cambrousse pour finir leur course désespérée dans une dernière impasse. Dans un chalet isolé, cerclé par les forces d’élite, ils tiennent un siège de dix jours, retransmis à la télévision  : le suicide en direct et en flux continu de l’extrême gauche. Son spectacle (au sens situationniste du terme). Depuis, la contestation au Japon porte un goût amer. Certains n’hésitent pas à la décrire comme désormais empêchée.

Le film de Wakamatsu, ex-sympathisant, porte en lui quelque chose d’inédit, cette distinction que l’on rencontre rarement dans les films qui touchent à ce genre d’aventure politique radicale  : la lucidité. Il ne se voile pas la face. Il ne se désengage pas non plus. Il remonte le fil de l’histoire pour comprendre le cheminement qui vit cette révolte porteuse d’espoir devenir un problème. Et puis comment ce problème a pris de lui-même la forme d’une horreur. Et comment cette horreur (un massacre à hauteur de cellule  ?) s’est refermée sur l’extrême gauche nippone comme un tombeau. Un tombeau que nul n’osait encore rouvrir, tant il empeste  ; odeur suffocante de folie furieuse, de pulsion de mort, d’asphyxie, d’impossibilité de se révolutionner et son corollaire  : la condamnation de toute liberté individuelle.

Ses réponses, il ne les cherche guère du côté de la piste politique (c’est le grand paradoxe de ce film  : on y entend moins de discours militant que dans les films pornos que Wakamatsu signait dans les années 60) et se garde bien de s’aventurer sur le terrain glissant de l’explication psychologisante. Non, la réponse à cette question lourde, qu’il ose à peine formuler, est cachée dans la mise en scène  : dès la première heure, incroyable de compression, Wakamatsu oppose images d’archives et images de fiction. Celles-ci montrent des jeunes gens qui, légitimement, voient rouge, la constitution d’un groupe, d’un cercle. Tout petit, étouffant, déjà. Sans fenêtre sur le réel. Les revendications sont justes, mais il y a comme un début de gêne à les voir parler du monde, sinon en lieu et place du monde, quand jamais leur armée mexicaine n’est raccordée avec autre chose que sa propre cellule. Le mal est là, si tôt. United Red Army est ce film uni/désuni qu’aucun cinéaste japonais autre que Wakamatsu n’aurait pu faire. Son histoire, pas facile. Une leçon. N’ayez pas peur.


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