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lundi 15 novembre 2010 18:27

  • internet

Websérie : Arte total « Addicts »

par Alexandre Hervaud

tags : websérie , Arte

Philippe Brault / Agence VU

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Avant, les séries françaises, c’était simple. On savait que le chenapan cuisiné par un Cordier (juge ou flic, peu importe) était en fait un figurant, on se doutait que l’appartement du héros était un décor cartonné de la Plaine Saint-Denis, et puis surtout, on n’avait rien à faire : 90 minutes durant, y’avait qu’à regarder. On pensait naïvement que le progrès consistait à nous faciliter la vie, mais en fait non : avec les webséries, tout se complique. Il faut nous-mêmes naviguer de scène en scène, personnage par personnage, tout en broutant par-ci, par-là d’autres éléments fournis au compte-gouttes. Début juin, on se rend à Bordeaux sur le tournage d’un de ces programmes farfelus, Addicts, qu’Arte sort aujourd’hui sur le Net.

Présenté comme le blockbuster des webséries à la française, avec son budget de 1,2 million d’euros, Addicts est le dernier pari d’une chaîne qui s’est plus fait remarquer dernièrement par ses innovations sur la Toile qu’à l’antenne. Crédité au scénario et à la réalisation, on retrouve Vincent Ravalec, l’auteur du Cantique de la racaille, adapté par lui-même au cinéma en 1998. Dans le TGV qui nous amène en Gironde, on essaie d’en savoir plus auprès de Bénédicte Lesage, productrice de la série pour Mascaret Films. Et de réaliser assez vite que la genèse du projet est aussi complexe que le résultat final. « Tout est parti d’un court métrage, en forme de fausse bande-annonce, tourné par Lydia Hervel au début 2009 avec des jeunes des Aubiers. »

Classé ZUS (zone urbaine sensible), le quartier des Aubiers, situé au nord de Bordeaux, comprend plus de 4 000 habitants et souffre d’un taux de chômage frôlant les 50%. Réalisatrice et présidente de l’association K-Prod impliquée dans des ateliers d’écriture, Lydia Hervel met en scène ce court subventionné par Arte et propose à la chaîne d’en faire autre chose… Cet « autre chose » (vraiment autre pour le coup) sera donc Addicts, devenu de réécriture en réécriture une websérie 100% bordelaise et tournée avec 90% d’acteurs non professionnels issus des Aubiers.

Bande annonce Addicts

 

Ce jour-là, aucune scène n’est tournée aux Aubiers. Frustration : c’est un peu comme être invité sur le plateau d’un Harry Potter sans voir Poudlard. Pendant que Ravalec et ses producteurs visionnent les rushs de la veille au domicile-bureau du monteur, on retrouve Lydia Hervel en tournage dans un appart de la place Saint-Pierre en centre-ville. La scène est censée alimenter la partie du site web intitulée « backstage », soit les coulisses entre réel et fiction de la vie des personnages. Dehors, un technicien fume sa clope en rigolant : « Le proprio était furax ce matin, il était pas prévenu. » Et tout ça pour rien en plus : cette scène ne sera pas dans le montage final.

Sur le clap aperçu lors du tournage est écrit « mise en scène : Lydia Hervel ». Un crédit qui n’apparaîtra pas dans le générique définitif d’Addicts, où l’on peut seulement lire « d’après un concept original de Lydia Hervel ». En effet, on ne le sait pas encore alors, mais Hervel a seulement appris une semaine avant le tournage que la réalisation était confiée à Vincent Ravalec, embauché à la base comme coscénariste lors des ateliers d’écriture. « Je n’ai pas voulu faire de scandale ou quoi que ce soit qui aurait pu compromettre le projet », explique-t-elle aujourd’hui. On lui confie donc en contrepartie les fameux backstages, qui, ne plaisant ni à la production ni à Arte, sont finalement attribués au photographe Philippe Brault, coréalisateur du webdocumentaire Prison Valley. Côté Mascaret Films, on salue toutefois « le travail fondamental fourni par Lydia, qui a porté ce projet quand peu de gens y croyaient, impliquant les habitants de la cité dès le début, et sans qui rien n’aurait été possible ».

Vincent Ravalec sur le tournage - CC Ecrans

Retour au tournage pour la pause de midi en plein cliché bordelais au pied des vignes, avec deux têtes d’affiche d’Addicts, Cédric Seraline et Renaud Lefevre, respectivement Saad et Damien. Le premier joue un ex-taulard avec un projet de braquage, le second son meilleur pote, un père de famille endetté. Cédric, le costaud, ne cache pas sa méconnaissance en matière de websérie : « Je suis pas à fond dans les ordis, quand on m’a présenté le projet, je croyais d’abord que c’était un jeu de rôle. » Pour lui, l’arrivée de Ravalec à la barre n’a pas été évidente au début, « mais ça se passe bien, il est ouvert à tout ». A ses côtés, Renaud évoque la préparation avec un coach metteur en scène (« il m’a pris la tête sur l’articulation ! »), et la frontière parfois ténue entre fiction et réalité dans Addicts. Peu de casiers judiciaires sont vierges parmi le casting, et l’un des comédiens a fait, pendant le tournage, un détour au tribunal pour une vieille affaire, avec l’appui de la production et une photocopie de son cachet d’intermittent pour rassurer la justice. Pour Renaud comme pour d’autres, même refrain : « Si j’avais pas ce passé-là, je ne serais pas là aujourd’hui. »

Arrive alors un homme assez fou pour oser le combo chaussette blanche-sandales. Cédric l’interpelle : « Alors, tu nous les montres quand, les images ? » On comprend que l’individu au style pédestre affirmé est Vincent Ravalec, qu’on retrouve plus tard maniant la caméra dans un supermarché, le décor du jour. « On la refait », répétera une bonne dizaine de fois ce réalisateur dynamique qu’on soupçonne d’avoir tenté au bas mot 32 valeurs de plan différentes pour la séquence. Une impression qui sera confirmée après vision de ladite scène une fois montée.

Pendant ce temps, Cédric flâne sur un transat de démonstration au milieu du supermarché, et se fait vanner sur son pull trop petit d’un rose criard. « C’est le personnage hein ! »

Paru dans Libération du 15/11/2010


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